GOUAUX Martine [entretien avec Jeanne Benameur]

incertain regard – N°12 – mai 2016

A plusieurs reprises vous avez parlé de respiration, de vide, de silence, ce sont exactement  des termes, des temps que l’on se donne dans la pratique du yoga.
J’ai commencé le yoga il y a plus de trente ans, c’est une pratique quotidienne. Dans le yoga il y  a une forme de méditation, mais la méditation pour elle-même qui est un peu autre chose, je ne  la pratique que depuis quelques années. A certains moments, c’est une écriture méditative qui se donne. Je reçois beaucoup de courriers  de lecteurs qui disent se poser quand ils lisent… ça leur fait du bien et, du coup, ils repartent dans  leur vie avec quelque chose d’apaisé, de joyeux aussi… c’est comme s’ils disaient «  on y va    !… dans  la vie  » ! La littérature questionne ce que c’est que vivre à travers des histoires, à travers le roman qui est  un lieu extraordinaire de liberté. Je suis aussi passée par la psychanalyse, c’est un travail important pour moi. Il a duré son temps,  comme  toutes  les  analyses  !  Et  puis,  je  n’ai  pas  choisi  ensuite  d’être  analyste.  Je  participe  par   contre, à des séminaires de camarades psychanalystes pour apporter ce que je peux en parlant  de la création littéraire… qui est mon lieu.

Dans Les Demeurées, on sent un inconscient très puissant et, ce que je trouve très intéressant c’est qu’il n’y a aucun terme de psychologie ou de psychanalyse, ce n’est que langage du  corps… ou les légumes qui cuisent, le tablier pour la Varienne, la dent de lait pour Luce… c’est  ça qui représente les personnages.
Oui parce que je suis du côté de la littérature et pas de la psychanalyse. La psychanalyse a été  un travail intéressant pour oser me mettre en aventure. Il y a des gens qui me disent qu’écrire  c’est comme une psychanalyse, moi je leur dis, non ! La psychanalyse, il faut qu’elle ait lieu avant.  Quand je travaille, je travaille dans la langue, c’est là que ça se passe. C’est le rapport du corps,  à la langue, au silence qui m’intéresse. Ce que je désire dans mon travail c’est que le texte soit accessible à tout un chacun. Il n’y a  aucune raison que la complexité ne soit pas accessible. La littérature est un lieu où on va plonger  dans la complexité humaine. Ma mère était ma première lectrice, elle qui était fille d’émigrés  italiens et n’avait que le certificat d’étude, mais à une époque où cela représentait beaucoup.  Si je la voyais tiquer un peu, je me disais que quelque chose n’allait pas, que je n’étais pas assez  libre ou pas assez simple. La simplicité ça se travaille. Parfois, on a des phrases qui peuvent venir,  que l’on peut trouver belles, mais elles ne sont pas justes. Maintenant ma mère est morte, mais  je travaille toujours sur cette ligne. La plus grande complexité doit pouvoir être lue.

Pouvez-vous nous parler des différentes étapes par lesquelles vous passez, quand vous écrivez… comment arrivez-vous à ce qui sera publiable ?
Que voulez-vous savoir ? (sourire)

Pour  Les  Demeurées  par  exemple,  comment  arrivez-vous  aux  mots  justes,  à  ceux  qui  vous   plaisent, ceux qui conviennent et que vous allez garder ?
En ce moment, il se passe avec un texte que je suis en train d’écrire, la même chose qu’avec  Les  Demeurées. Cela fait peut-être dix ans qu’il travaille à l’intérieur, que j’ai juste quelque chose de  ténu, par rapport à un enfant*. Évidemment cet enfant n’existe pas… Je serais bien incapable de  vous dire les étapes de travail, là. Mais c’est ça le plus grand travail, en réalité. A partir du moment  où je me mets à ma table, je l’ai fait début janvier, j’ai l’impression que les trois-quarts du travail  sont déjà faits. Quand le texte arrive, je ne sais pourtant pas ce que je vais écrire, je sais juste  que je suis dans l’état où je peux écrire… C’est pour cela que je veux une vie très ouverte, parce qu’il faut que je puisse écrire au moment où j’en ai besoin. Ce n’est donc pas le moment d’avoir  un rendez-vous ou de devoir parler en public.
Donc le texte arrive… je travaille plutôt le matin… je commence la journée avec du yoga, de la  méditation, mais parfois c’est l’écriture qui va être une forme de méditation, qui va s’imposer  tout de suite. Je n’ai pas de rituel, j’essaie de faire ce que je sens… et je retravaille beaucoup…  Par exemple en ce moment, dans ce que j’écris, c’est curieux, il y a des passages qui se donnent  extrêmement travaillés… je n’y touche pas, je fais confiance au fait qu’ensuite, à la relecture, ça va  bouger. D’une façon générale j’enlève beaucoup, je trouve que l’on écrit trop.

* Il s’agit du petit Elias avec son chien dans  Les insurrections singulières.

Un mot concentre beaucoup de sens
Parce qu’un mot a sa vibration, c’est la puissance du langage, ça c’est ce que les gens appellent  l’écriture poétique… c’est quand on sent bien la densité, la vibration d’un mot. Si le mot est bon  les gens le sentent.
Pour Les Demeurées il y a eu un re-travail qui a été jubilatoire ! Une fois que tout a été écrit, un  ami d’écriture a lu mon texte, il le trouvait intéressant mais n’arrivait pas à trouver ce qui n’était  pas juste. Il ne me plaisait pas non plus. Au bout de deux heures nous n’avions rien trouvé mais  ça m’a mise en route. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai compris que j’écrivais mes trois  personnages de la même façon : Luce, La Varienne et Mademoiselle Solange. C’était impossible  car elles n’avaient pas la même façon de sentir le monde. Alors j’ai retravaillé La Varienne en me  disant : comment elle vit ? Elle vit en voyant une chose, puis en entendant une chose, elle ne fait  pas de lien. Ce sont des phrases juxtaposées qu’il faut, puisque dans sa tête ça se passe comme  ça. Le monde est, pour elle, une sorte de kaléidoscope.
Mademoiselle Solange elle, elle fait les subordinations, elle est capable de dire : parce qu’il pleut  je prends mon parapluie. Et donc j’ai repris le texte en me disant : c’est comme ça que l’on va  entrer à l’intérieur de chacun des personnages.
Quant à Luce, elle vit avec des obligations, elle est prise dans les «  il faut  » de la mère, elle est  dans l’impersonnel qu’elle quitte petit à petit lorsqu’elle rentre dans le langage. Elle est dans le  mode impersonnel.
Donc j’ai travaillé les trois personnages de cette façon-là, et j’espère bien que personne ne le  voit, parce que c’est mon travail, celui de l’écrivain, de faire en sorte que le lecteur puisse être  accueilli sans avoir à réfléchir. La pensée du lecteur va pouvoir se faire ensuite tranquillement à  l’intérieur du texte.

Voilà ! Cela vous donne les étapes de mon travail.

Cela  fait  quinze  ans  que   Les  Demeurées   est  sorti,  je  pense  que  j’ai  beaucoup  travaillé  depuis,   ce qui fait que le texte qui va arriver maintenant ne tombera pas dans ce défaut-là en écriture  première. Il est déjà travaillé mais il y aura, j’imagine, encore beaucoup à faire. Pour l’instant, je ne  sais pas comment ça va se passer pour l’enfant dans ce nouveau texte… je verrai à la fin !

Avant la fin de l’entretien j’aimerais que vous nous parliez de vos références philosophiques,  de  celles  qui  vous  ont  formée.  Elles  peuvent  être  silencieuses  mais  elles  opèrent  tout  de   même.
Quand j’étais jeune j’ai fait des études de lettres et j’ai continué avec la philosophie, ça m’intéressait, c’était juste pour moi. Mes parents n’étaient pas ouverts à l’art mais j’ai découvert l’histoire  de l’art, ils n’étaient pas non plus des lecteurs, il n’y avait pas de bibliothèque à la maison. Ces  choses là se sont faites au fil du temps et je m’en suis donné le droit. J’ai fait aussi un conserva – toire de chant, du théâtre pendant des années, pour découvrir que je n’aimais pas être sur scène,  même si ça marchait bien. Ce n’est pas mon lieu. J’ai fait aussi de la danse.
Bien sûr que toutes ces choses là accompagnent ma vie, mais c’est l’écriture qui a… pris le centre  de mon travail. Aujourd’hui, je suis à un point où je redécouvre… c’est à dire que je pratique la  peinture. Cela m’est possible parce qu’il y a eu un long processus d’intégration, d’incorporation. Je lis, par exemple en ce moment, avec un bonheur total, Jean-François Billeter, il publie chez Allia. Voilà un homme qui a dépassé le stade de la philosophie. J’étais ce matin en train de le lire, il  parle de l’importance du corps… et je me dis : il faut que je lui écrive, qu’on ait une correspondance… Il a bien compris que la pensée c’est du corps, c’est notre corps qui pense, et il parle de  l’arrêt, de l’immobilité, du silence, pour pouvoir entrer là-dedans.
Avant, quand j’étais jeune, j’étais plutôt du côté de… Kant. Il parle de l’intuition intellectuelle pour  dire que l’être humain ne peut pas y accéder. C’était une question très importante, très forte  pour moi. Mais je me disais  : «  pourquoi croit-il qu’on ne peut pas y accéder  ?  ». Aujourd’hui, je  pense que ce que je fais… ou quelqu’un comme Billeter… sa façon de penser la pensée, c’est ça  l’intuition intellectuelle !
J’ai lu Hannah Arendt, elle fait partie de mes grandes lectures, Platon et d’autres… et aussi Montaigne, qui est un grand philosophe, vraiment. Et quand je lis Virginia Woolf qui est quand même  pour moi une « grande chérie », en tant que lectrice, c’est une philosophe. La philosophie n’est  pas que dans les livres de philo, la vraie philosophie est partout, là où on la met en acte. On peut  la trouver bien sûr, dans la littérature.
Quelqu’un  comme  John  Berger,  je  ne  le  dirai  jamais  assez,  lisez  John  Berger  !  Voilà  quelqu’un   qui,  encore,  est  un  contemporain,  qui  vit,  et  que  plein  de  gens  ne  connaissent  pas…  même   des libraires ! Il a une carrière d’écriture derrière lui qui est magnifique et c’est un penseur  d’aujourd’hui. Il a un engagement très important. Il a aussi tout un travail sur la peinture, il a été  peintre, il l’est encore.
Avec Yves, son fils (qui est peintre aussi), on a fait à Arles l’année dernière un week-end de spiritualité laïque. John n’a pas pu venir, mais avec Yves on a vraiment eu de belles conversations. Avant de nous séparer je voudrais vous parler d’Alexandre Hollan. C’est un peintre qui compte  beaucoup pour moi, son travail m’accompagne depuis des années. Je parle de lui dans Les insurrections singulières*. Il a publié son journal  Je suis ce que je vois  (éditions Le temps qu’il fait) qui  est un livre de réflexions sur ce qu’est l’acte créateur. C’est à mon sens un écrit philosophique. Il expose en ce moment à la galerie La Forest Divonne jusqu’au 30 avril. Ca vaut le coup ! Il  introduit la couleur, il va vers l’épure !… Je suis curieuse d’aller voir son travail… j’y vais demain !

Page 108 : il s’agit d’une toile intitulée “ Vie Silencieuse ”. Jeanne Benameur fait parler Marcel : «  j’aime bien m’installer ici quelques fois et juste la contempler, c’est une façon  de me vider de tout, de réfléchir tranquillement.   Quand je sors d’ici je sais toujours ce que je dois faire ou pas  ».