NOIRET Gérard

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Hommage à Baptiste-Marrey, le 28 janvier 2019

De l’âge de 14 ans où il a, pourrait-on dire “mis la main à la feuille”, jusqu’aux derniers jours de ce mois de janvier 2019, Jean-Claude Marrey, que je n’ai jamais appelé par ce nom, a constamment écrit… même si c’est à partir des années 75-76 que l’écriture est devenue sa préoccupation majeure, et qu’elle l’a l’amené à se donner, avec Baptiste-Marrey, un nom d’écrivain. Je suis sûr de pouvoir affirmer que la volonté d’écrire a été, dans les derniers temps, suffisamment forte pour chasser l’angoisse de la mort. Il y a quelques jours, nous étions encore en train, Alix1 et moi, de discuter “manuscrit” avec lui dans la chambre où il gardait son stylo sur une tablette près de son lit.

Cette force intérieure qui l’a toujours poussé, a au moins, trois moteurs… Sa détestation de la guerre et son désir de la dénoncer partout… Sa méfiance envers l’argent… Et sa prodigieuse culture au cœur de laquelle il faut mentionner la place occupée… par Platon qui nous explique que le Bien, la Vérité et la Beauté sont liés, … par Stendhal et sa Chartreuse de Parme, par Albert Camus du côté de qui il était lors de la querelle de l’auteur de L’homme révolté avec Sartre… par Tchekhov qui a toujours été pour lui une référence absolue… et par les plus de 2000 spectacles auxquels il a assisté.

Baptiste-Marrey a publié 35 livres, et en a écrit plus de 40. Le premier en 1982 chez Actes Sud. Le dernier chez Obsidiane, en 2017. Il me semble qu’à l’intérieur de cette somme, en dépit de zones incertaines où il est difficile d’avoir un avis tranché, on peut distinguer deux ensembles d’œuvres.

Le premier est un cycle qui a d’ailleurs fait l’objet d’un programme, même s’il s’est modifié au fil des années. C’est une série de textes, liés à Actes Sud, qui se proposent de définir une autre modernité possible de l’art en Europe, et qui pour cela créent des artistes qui, dans leur domaine, la musique, la peinture, l’opéra, le théâtre et le cinéma, développent d’autres valeurs que celles que le 20ème siècle a mises tout en haut de son panthéon. Ce cycle a pour pics l’incontournable Les papiers de Walter Jonas et Le Maître de Stammholz. Il revisite la mémoire individuelle et collective et l’histoire des passions, et s’inscrit en faux contre ce qui en littérature nie le sens et se compromet avec le nihilisme.

Le second, qui obéit plus aux injonctions de la mémoire, de l’actualité et des débats en cours, est très diversifié dans ses formes et se répartit dans plusieurs maisons d’édition… Julliard, François Bourin, Fayard, Le Temps qu’il fait, Stock, Tarabuste… On y trouve des journaux de voyage, des poèmes, des romans comme Le Montreur de Marionnettes qui retrace les années héroïques de la décentralisation… et des essais, notamment Eloge de la librairie avant qu’elle ne meure et Albert Camus, un portrait.

Baptiste-Marrey 1928-2019… Alors que je suis avec les yeux baissés devant ce cercueil, je voudrais terminer en mentionnant les deux chefs-d’oeuvre qui, au début des années 80, ont fait lever les yeux au jeune homme que j’étais. Formé par la décentralisation, j’étais à la recherche de tout ce qui pouvait aider la poésie à sortir de ses impasses, qu’elles soient celles des avant-gardes ou celles des vieilles esthétiques. C’est Pierre Oster à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Les papiers de Walter Jonas et de mes regrets qu’il n’y ait pas l’équivalent en poésie, qui m’a conseillé de lire SMS ou l’automne d’une passion et l’Ode aux poètes pris dans les glaces. De toute urgence. J’ai bien fait d’écouter les conseils de celui qui, dans son petit bureau du Seuil et derrière son micro France Culture, était un découvreur et une sorte de spécialiste de la mise en relation ! Trente ans plus tard, je suis toujours aussi convaincu que SMS est l’un des poèmes narratifs les plus aboutis du 20ème siècle… et que l’Ode prouve que le poème politique, tant décrié en France, peut être une des formes de poésie les plus achevées.

1 Alix Romero, épouse de Baptiste-Marrey

Texte publié avec l’aimable autorisation de Gérard Noiret

Une excellente bibliographie des œuvres de Baptiste-Marrey, composée par Jean-Claude Vallejo, et publiée dans la revue L’Irsuthe n°45, est consultable en ligne sur le site de l’association Anacoluthe : http://lanacoluthe.free.fr/bulletin/bibliographieBM.pdf