PADELLEC Lydia

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

Carte blanche à Hervé Martin

Lydia Padellec

Chambre en elle
Extrait

26 février 2014

J’ai l’appétit des heures pleines et lentes, là où le silence côtoie la lumière froide du crépuscule. La fenêtre embuée renvoie mon visage un peu vieilli de ces minutes à contempler le rouge du ponant. Ce soir les rides sont des étoiles au coin des yeux.

*

16 mars 2014

L’ombre est partie sans laisser de traces. J’en profite pour faire un peu le ménage. Des livres sont collés aux murs et me regardent comme des suppliciés. Le lichen grignote déjà leur couverture. Il m’est difficile de les extirper sans les écorcher davantage. Leur peau s’effrite à mon toucher et devient sable.

*

17 mars 2014

Orteils engourdis, fourmis dans les jambes. Ma peau de chagrin se réduit à vue d’oeil. Est-ce dû au poème que j’ai tenté de lire en grattant avec les dents ? Qui en était l’auteur ? Guillevic ? Je cherche sur le mur un fragment de sa silhouette. Un courant d’air passe entre les galets.

*

17 avril 2014

Dans le refuge de la brume, les doigts feuillettent les gouttes une à une. Yeux mi-clos à la recherche improbable de la couleur ou d’un effluve. La tête aérienne. Aucune ombre ne se promène dans la chambre aujourd’hui. Les fantômes se sont évaporés avec mon rêve.

*

26 avril 2014

J’ai en bouche l’haleine de la rosée en bord de mer. Un mélange d’herbes, de feuillage frissonnant et de marée. A contre-cœur, j’avale l’eau de la chambre pour sauver ce qui peut encore être sauvé : un rire perché sur l’armoire, les poèmes de Corps et biens qui ondulent à la surface, un morceau de paysage d’un séjour au Canada… Je tremble devant l’immensité du désastre.