PERGUET Jean (2)

incertain regard – N°12 – Mai 2016

Page 99, journal d’un lecteur : Homme-Dieu, Homme-Diable
Bertrand Vergely, Luc Ferry, Michel Onfray, Jean Meslier, Stefan Zweig, Boualem Sansal.

« Il importe, enfin, de parler du culot de l’homme-Dieu. Vous pensez que le terme « laïc » qu’il utilise n’a qu’un seul sens et qu’il signifie : respectueux de chacun ? Vous vous trompez. Il en a deux, en signifiant également « athée ». D’où un double discours de sa part. » C’est ainsi que commence la page 99 de l’essai philosophique de Bertrand Vergely, La tentation de l’homme-Dieu. Et c’est en effet ce double langage qu’il essaye de décoder tout au long de l’ouvrage. Celui du bon sens, d’un humanisme intuitif qui nous pousse à admettre, à désirer, tout dépassement des limites voire à espérer la fin des limites. Limites de la bonne santé, de la vie éternelle, de la reproduction sexuelle. Qui peut réfuter l’inutilité de souffrir ? Et dans sa philosophie chrétienne il nous rappelle que l’homme n’est pas Dieu et que ce sont ces mêmes limites, acceptées, pensées, partagées qui donnent un sens à la vie. Il est des amitiés qui influencent le cours de vos lectures : c’est sur la recommandation d’un couple d’amis qui ont connu la deuxième guerre mondiale, les espoirs du conseil national de la résistance, la reconstruction des trente glorieuses, l’ouverture de Vatican 2 au monde moderne et aux sciences et technologies, les libertés de mai 68 puis toutes les crises énergétiques, économiques, écologiques qui ont suivi, que j’ai lu ce livre avec beaucoup d’intérêt. Essai très accessible qui essaye de donner des réponses, des orientations, des critiques, des alternatives morales ou spirituelles aux espoirs – aux dérives ? – de l’homme-Dieu : naissance programmée, mort reculée, sexualité assumée, culture prédigérée et assistée, sécurité absolue. Tous ces sujets qui font l’actualité et les affrontements civiques des années 2010 et nous poussent, tel Camus, « à imaginer un Sisyphe heureux ». « S’il y a en nous un homme-Dieu capable d’étourdir l’homme, il y a un homme capable de vaincre cet homme-Dieu », conclut-il. Thèse qui m’a intéressé, mais aux conclusions qui m’ont un peu exclu par leur trop grand parti-pris métaphysique, par un trop grand souci de démonstration et paradoxalement par le manque de place laissé au doute.

Pensées qui se veulent une réponse à plusieurs autres essais dont ceux de Luc Ferry et de Michel Onfray qui défrayèrent la chronique philosophique dix et vingt ans plus tôt ; particulièrement à celui de Ferry, L’Homme-Dieu ou le sens de la vie. Il ne fallait que cela pour immédiatement attiser la tentation de le lire et m’entraîner dans une « série philosophique » dont la place qui m’est donnée ici vous sauvera de quelques épisodes – par exemple un très moderne Dialogue avec le juif Tryphon de Justin de Naplouse écrit en Syro-Palestine entre 150 et 155 de notre ère – que je cite ici pour provoquer quelque curiosité – série dont je sortirai grâce à un ouvrage d’un genre que je pourrai qualifier de « philofiction », 2084 de Boualem Sansal et me reconduira vers le roman.

Le temps donc de feuilleter Ferry à la bibliothèque puis, en l’empruntant, d’espérer trouver les réponses à cette question de la page 99, « pendant longtemps, à la question : « Qui est tu ? », on a pu répondre en termes de lignages : « je suis le fils ou la fille de… ». Cette attitude convenait à des temps où l’idée d’individu, libre dans ses choix et seul dans son intimité, était pour ainsi dire inconnue… La naissance du sujet maître de lui, auto-défini par ses engagements et ses choix, impliquait au contraire qu’il cessât de se considérer au premier chef comme l’élément d’une totalité organique. »

Fils de, petit-fils de, je l’ai été en effet : d’enseignants profondément laïques, engagés viscéralement dans leur mission de transmettre une éducation qui se voulait alors « générale », où les matières scientifiques côtoyaient les sciences humaines. Ils ne « crédibilisaient pas une théologie morale ni ne conciliaient Révélation et Conscience ». Ils étaient déjà convertis à l’idéologie des droits de l’homme. Ils m’enseignaient le « libre arbitre » comme règle de vie sans se comporter en « hussards de la république ». Ils nous offraient, à moi et mes frères, des éditions jeunesse, illustrées, de la Bible, du Coran, de l’histoire des religions, mais aussi celles de la mythologie ou celles, plus matérialistes des inventions. Leurs bibliothèques m’étaient ouvertes, sans censure. J’avais la chance de pouvoir glaner dans la littérature générale des étagères du palier, dans la littérature espagnole de ma mère, et même avec parcimonie, dois-je reconnaître, dans les ouvrages de philosophie de ma tante où, avec un peu de perversité, j’eus la chance de débusquer une fort bien illustrée Philosophie dans le boudoir rangée entre Jean Rostand et Jean-Paul Sartre.

Mais là n’est pas le sujet de ce journal. Luc Ferry est, une fois de plus, un passeur de philosophie, un pédagogue lisible mais toujours exigeant. Jamais simplificateur. Immédiatement l’actualité de ce livre, la pertinence des questions qu’il soulève, la complexité des arguments (jamais des réponses) qu’il apporte, m’ont donné l’envie d’en faire part et de lui donner une large place dans ce journal. Après l’enthousiasme vient la complexité. Comment faire partager un livre si dense ? Le résumer ? C’est déjà fait, fort bien dans la 4ème de couverture. Une fois de plus c’est l’actualité qui orientera le « journal d’un lecteur » qui écoute la radio et lit quelques journaux et reste souvent influencé, malgré lui, par les émotions, colères, petites phrases, procès d’intention qui font le fil de l’info.

Phénomène que Luc Ferry décrit d’ailleurs très bien dans un chapitre qui traite de la séculaire charité devenue le contemporain caritatif humanitaire : « Comme la télévision sur laquelle il s’appuie, l’humanitaire ferait appel à l’émotion plus qu’à la réflexion, au cœur davantage qu’à la raison… L’humanitaire médiatique excite l’indignation du public en désignant à sa pitié des « victimes abstraites », toutes interchangeables entre elles. La souffrance n’est-elle universelle ? Au nom des affects, il nous ferait perdre l’intelligence du contexte géographique et historique. » Et, dans ce passage écrit il y a vingt ans, il me rappelle les crises que j’ai observées, auxquelles j’ai compati, aux campagnes qui m’ont déjà sollicité : Boat People, Somalie, Rwanda…

Actualités renouvelées par celle de Daesh, du Bataclan, du Yemen, des Yézides et maintenant de Bruxelles, qui ont fait particulièrement résonner, lors de ma première lecture, la partie introductive de l’essai, « L’humanisation du Divin » dont un chapitre terrifiant « Les métamorphoses du Diable » : « Que viendrait faire Satan en cette fin de siècle, à l’aube d’un « an 2000 » porteur il y a peu encore de toutes les belles promesses qui furent celles des lumières : les progrès de la civilisation portés par ceux des sciences et des techniques, la raison enfin victorieuse de la superstition, la liberté d’esprit émancipée des autorités cléricales, la paix perpétuelle ?… Et pourtant rien n’y fait : la seule évocation de ce qui se passe au Rwanda ou en Bosnie laisse le sentiment irrépressible que si le Diable est mort, nous sommes loin d’en avoir fini avec le démoniaque. Il y a bien une différence entre faire du mal et faire le mal… L’étrange est que parfois (toujours), ces forfaits semblent être étrangers aux finalités de la guerre propre proprement dite. Pourquoi faudrait-il, pour emporter la victoire, contraindre des mères à mettre leurs bébés vivants dans une bétonneuse comme on nous assure que ce fut le cas en Bosnie ? Pourquoi découper des nourrissons à la machette pour caler des caisses de bières ou leur scier le crâne devant leurs parents comme le firent les Hutus ? Pourquoi torturer son ennemi avant de l’exécuter, si exécution il doit y avoir ? Que le soldat, plus encore que le médecin de Platon, soit contraint de « faire du mal », chacun en convient. Et c’est pourquoi, en principe, la guerre est haïssable. Mais, jusque dans ce cas extrême, sans conteste plus désespérant que la médecine, il n’est pourtant pas, en toute rigueur, nécessaire de « faire le mal » pour vaincre… ».

Actualités de la Syrie, des réfugiés, de la déchéance de nationalité, qui raisonnent encore lors de la lecture, dans la troisième partie « Le sacré à visage humain » dans ce chapitre « L’humanitaire en question » si bien introduit par cette question désespérément contemporaine et parfois tellement proche à Calais ou même à l’orée du Bois de Boulogne : « quelle solidarité me relie aujourd’hui au Soudanais, au Cambodgien ou au Tutsi, sinon dans ce sentiment, sans doute réel mais par essence abstrait, d’appartenir à une même humanité ? Comme l’a noté Pascal Bruckner (dans La Tentation de l’innocence) : face aux images qui nous assaillent de toute part, nous faisons l’épreuve de l’abîme qui sépare « voir », « savoir » et « pouvoir ». Et cet abîme nous plonge, par force, dans une indifférence relative… »

Ne croyez pas que le sujet « L’Homme-Dieu ou le sens de la vie » – sens à prendre ici, pour moi, dans ses trois dimensions, sensation, signification et direction – ne traite que des sujets sordides de l’humanité.

Les actualités récentes, en particulier la déclaration des 130 médecins sur ce que j’appellerais le « désir d’enfant », m’ont fait me replonger récemment dans une deuxième lecture de cet essai pour vous inviter à lire, dans la deuxième partie, « la divinisation de l’humain », le passionnant, surprenant, dérangeant chapitre sur « le mariage d’amour, la naissance de la vie privée et l’avènement de l’affection parentale », où l’on (je) découvre que le choix d’amour est une notion légalement très contemporaine : « À nous qui sommes les héritiers des romantiques, le principe de l’union sentimentale paraît être la règle. La façon dont nous nous représentons le couple a perdu presque toute la signification qu’il avait encore à l’âge classique : assurer la pérennité du lignage et de la propriété familiale… Rappelons qu’en vertu d’un édit de février 1556 contre les « mariages clandestins », les enfants mariés sans l’autorisation de leurs parents étaient déshérités et déclarés hors-la-loi. En 1579, une ordonnance de Blois considérait comme ravisseur et punissait de mort « sans espérance de grâce ni de pardon » ceux qui auraient épousé sans le consentement des parents des « mineurs » de moins de vingt-cinq ans ! »

De même que le désir d’enfant et l’amour filial. « Dans une perspective analogue, on notera que la notion de « devoirs » des parents envers leur progéniture ne semble s’imposer à l’ensemble de la société qu’à partir du XVIIIème siècle… D’une manière générale, l’incapacité à contrôler les naissances multipliait les enfants non désirés. Et l’espoir de s’en délivrer par la mort pouvait s’insinuer d’autant plus facilement dans les esprits que la mortalité infantile était, on le sait, considérable, surtout parmi les enfants des villes mis en nourrice à la campagne. Au reste, était-ce sans penser à mal que, dans beaucoup de familles bourgeoises, la mère nourrissait l’héritier et qu’on mettait en nourrice les cadets ? Ce terrible soupçon semble d’autant plus justifié que la mise en nourrice, dont on estime qu’elle frappait entre un cinquième et un sixième des bébés au XVIIIème siècle, pour ne rien dire de l’infanticide pur et simple, confinait souvent à une mise à mort… 62% à 75% des enfants mis en nourrice mouraient avant d’atteindre l’âge d’un an ! »

Evolution de l’amour qui va donc hier comme aujourd’hui fortement structurer – et torturer – notre société. « La question du sens de la vie s’en trouve bouleversée : c’est désormais l’amour profane qui va donner sa signification la plus manifeste à l’existence des individus. » Les débats qui souvent aujourd’hui portent sur « le désir d’enfant » trouvent dans ces chapitres nombreux éléments historiques, philosophiques et bioéthiques et illustrent une fois encore que leur violence n’est que la conséquence d’une apparition très récente et trop soudaine confrontée aux origines de notre culture.

À la différence du livre de Bertrand Vergely, Luc Ferry ouvre des portes, n’a pas de certitude, ne cherche pas de coupable, n’accable ni la foi ni la raison. Et pour cela lisez sa conclusion, ne serait-ce qu’elle : « L’humanisme de l’Homme-Dieu ». Après une première liste de questions inconciliables, il définit un « humanisme transcendantal » où j’ai retrouvé l’héritage de ce « fils de » que je suis et que je voudrais quelque part transmettre à mon tour, non pas comme un dogme, mais comme une ouverture : « C’est affirmer le mystère au cœur de l’être humain, sa capacité à s’affranchir du mécanisme qui règne sans partage dans le monde non humain et permet à la science de le prévoir et de le connaître sans fin… de pénétrer le domaine sacré de la vie avec la pensée… de la possibilité d’une foi pratique en l’existence de la liberté… du droit à l’éthique en passant par l’art, la justice, la beauté ou la vérité… »

Hormis dans les fictions où elles fragmentent la lecture, j’aime les notes de bas de page. J’y reviens toujours par la suite pour un simple survol à la recherche de nouvelles pistes et de suggestions – j’oserai dire de tentations – de lecture. Dans le livre de Bertrand Vergely, celles relatives à Michel Onfray se sont rapidement détachées comme les plus virulentes. « Quand il leur enseigne le christianisme, il reprend les thèses de Nietzsche et de Michel Onfray expliquant que le christianisme est la religion de la haine ; note de bas de page, Michel Onfray – Traité d’athéologie, p 95 » Raté, la providence aurait pu me renvoyer à la page 99. Michel Onfray ! Un nom qui m’interpelle d’autant plus que je n’ai jamais rien lu de lui. Si ce n’est des anathèmes comme celui de Damien Leloup et Samuel Laurent lui reprochant dans une tribune du Monde, fin 2014, de faire de la philosophie de comptoir. Ou des louanges comme, paradoxalement, certains de mes collègues, dans des discussions de cantine, le portant aux nues pour sa Contre-histoire de la philosophie qu’ils ont écoutée sur France Culture. C’est l’occasion d’une première lecture. Allons-y ! Vais-je retrouver dans son Traité d’athéologie les racines de la « religion laïque » que Vincent Peillon, ministre de l’Éducation Nationale, prônait en 2013, contribuant à la fureur de Vergely ?

En pleine « Kyrielle des interdits », page 99, Michel Onfray affirme qu’ « au jardin d’Eden, Dieu parle à Adam et Eve ; époque bénie du rapport direct entre la Divinité et ses créatures… Mais avec l’expulsion du paradis, le contact est rompu. D’où l’intérêt de manifester Sa présence dans le détail, au moindre moment du quotidien, dans le plus infime geste. Pas seulement au ciel, Dieu veille et menace partout – et le diable aussi, donc, guette dans l’ombre… ». Il le résume un peu dans la genèse de son livre, La mémoire du désert, sept magnifiques pages initiatiques situées dans le désert de Mauritanie, en relatant une discussion avec un guide. L’Adrar – je l’ai parcouru plusieurs fois, à pied – est l’un de ces Eden qui force la méditation, qui ouvre à cette foi de l’art, de la liberté et de la beauté. Comme Michel Onfray « dans ce désert Mauritanien sous la lune qui repeignait la nuit avec des couleurs violettes et bleues » on côtoie les guides, ces hommes bleus épris de liberté et de beauté. Comme Michel Onfray, j’ai partagé avec délectation leur vécu, leur intégration dans la nature, leur témoignage. Jusqu’au moment où, lors d’une veillée, cela se gâte soudain entre notre petit groupe et l’un de nos guides car nous relations naïvement une scène pleine de joie, de camaraderie, à laquelle nous avions assisté en plein été, dans l’Eden d’une oasis de l’Adrar : garçons et filles partageaient à tour de rôle, sous les regards et les plaisanteries et les rires de tous, un grand réservoir en béton qui collectait une eau fraîche qui se déversait ensuite dans un ruisseau ombragé. Impossible, nous blasphémions ! Le même mot, Eden, évoquait pour nous la joie, la fête et pour l’autre, la tentation, le péché, l’insoumission à des règles séculaires. « Le même livre justifie pourtant ces hommes évoluant chacun aux antipodes de l’humanité : l’un tend vers la sainteté, les autres réalisent la barbarie. »

Si Luc Ferry philosophait tout en finesse, en tolérance, en questionnement, le traité d’athéologie de Michel Onfray est un manifeste qui veut régler son compte à « une aliénation : (par) une compassion pour l’abusé doublée d’une violente colère contre ceux qui les trompent avec constance. Pas de haine pour l’agenouillé, mais une certitude de ne jamais pactiser avec ceux qui invitent à cette position humiliante et les y entretiennent. Qui pourrait mépriser les victimes ? Et comment ne pas combattre les bourreaux ? »

Mais paradoxalement j’ai trouvé dans ce traité d’athéisme, dans ses certitudes, la même violence que celle de notre guide qui voulait nous faire renier la scène de baignade impudique à laquelle nous avions assistée. Comme dans le traité de Vergely, trop démontrer est souvent contre-productif. Pourquoi alors signaler ce livre dans ce journal ? Parce que, par ailleurs, par ses références, ses citations, la contribution des philosophes des lumières, des nihilistes, il met à jour maintes racines de la « religion laïque » et m’a ouvert de nouvelles pistes.

La première : qui est « le premier athée, celui qui dit l’inexistence de Dieu, le philosophe qui le pense, l’affirme ; l’écrit clairement, nettement, sans fioritures, et non avec moult sous-entendus, une infinie prudence et d’interminables contorsions ? Un athée radical, franc du collier, avéré ! Voire fier. Un homme dont la profession de foi – si je puis dire… – ne se déduit pas, ne se suppute pas, ne procède pas d’hypothèses alambiquées de lecteurs en chasse d’un début de pièce à conviction… l’homme aurait pu s’appeler Cristóvão Ferreira, ancien jésuite portugais abjurant sous la torture en 1614 … (qui) écrit « La supercherie dévoilée », un petit livre explosif et radical » ?

La seconde : « Le miracle viendra bientôt, avec un autre prêtre, l’abbé Meslier, saint, héros et martyr de la cause athée enfin repérable ! Curé d’Étrépigny dans les Ardennes … Jean Meslier (1664-1729) écrit un volumineux Testament dans lequel il conchie l’Église, la Religion, Jésus, Dieu mais aussi l’Aristocratie, la Monarchie, l’Ancien Régime… et professe un communalisme anarchiste, une authentique et inaugurale philosophie matérialiste et un athéisme hédoniste d’une étonnante modernité. »

Est-ce parce que je découvrais à travers cet essai d’Onfray – mais est-ce exact ? – que l’athéisme était relativement contemporain : une opinion qui apparaissait dans la deuxième moitié du XIXème siècle, dont ce manuscrit serait la première expression ? Ou est-ce parce qu’il s’agissait d’un prêtre, dont les écrits avait été exhumés par Voltaire, certes dans une version révisée, déiste, que j’ai eu envie de lire le Testament de Jean Meslier, curé d’Étrépigny ? Je ne sais. Mais cela ne coûte que du temps, un peu de curiosité et quelques clics sur gallica.bnf.fr pour percevoir sur le fond et la forme l’un des germes d’un mouvement de pensée qui annonce la Révolution Française mais encore plus le matérialisme. Je ne reprendrai pas ici d’extraits des textes du « curé qui a travaillé toute sa vie en secret pour attaquer toutes les opinions qu’il croyait fausses », aucune de ces nombreuses et détaillées analyses contradictoires du Livre et des évangiles, ces textes sacrés qui, d’après lui, abusent de la crédulité des « Christicoles ». Mais pour illustrer la tonalité de l’ouvrage, je tiens à citer ici son avant-propos tout en le replaçant dans son contexte vers 1729 – Louis XV, roi par la grâce de Dieu règne depuis peu ; nous sommes 63 ans avant les mesures anticléricales de la Commune de Paris ; deux siècles avant 1905, séparation de l’église et de l’état – « vous connaissez, mes frères, mon désintéressement ; je ne sacrifie point la croyance à un vil intérêt. Si j’ai embrassé une profession si directement opposée à mes sentiments, ce n’est point par cupidité : j’ai obéi à mes parents. Je vous aurais plus tôt éclairés si j’avais pu le faire impunément… J’atteste le Ciel que j’ai aussi souverainement méprisé ceux qui se riaient de la simplicité des peuples aveuglés, lesquels fournissaient pieusement des sommes considérables pour acheter des prières. Combien n’est pas horrible ce monopole ! Je ne blâme pas le mépris que ceux qui s’engraissent de vos sueurs et de vos peines témoignent pour leurs mystères et superstitions ; mais je déteste leur insatiable cupidité et l’indigne plaisir que leurs pareils prennent à se railler de l’ignorance de ceux qu’ils ont soin d’entretenir dans cet état d’aveuglement. Qu’ils se contentent de rire de leur propre aisance, mais qu’ils ne multiplient pas du moins les erreurs, en abusant de l’aveugle piété de ceux qui par leur simplicité leur procurent une vie si commode… J’ai évité avec soin de vous exhorter à la bigoterie ; et je ne vous ai parlé qu’aussi rarement qu’il m’a été possible de nos malheureux dogmes. Il fallait bien que je m’acquittasse, comme Curé, de mon ministère. Mais aussi combien n’ai-je pas souffert en moi-même, lorsque j’ai été forcé de vous prêcher ces pieux mensonges que je détestais dans le cœur ! Quel mépris n’avais-je pas pour mon ministère, et particulièrement pour cette superstitieuse messe, et ces ridicules administrations de sacrements, surtout lorsqu’il fallait les faire avec cette solennité qui attirait votre piété et toute votre bonne foi ! Que de remords ne m’a point excités votre crédulité ! Mille fois sur le point d’éclater publiquement, j’allais dessiller vos yeux ; mais cette crainte supérieure à mes forces le contenait soudain, et l’a forcé au silence jusqu’à ma mort ».

Crainte ! Le maître mot. Est-ce le fait du hasard ? Depuis que, depuis six mois, mes lectures enchaînent des essais centrés sur la religion, les événements tragiques revendiqués au nom de Dieu s’accumulent, multipliant les débats sur le fait religieux et les numéros spéciaux des magazines. Comme si l’actualité et, conjointement, mes lectures, voulaient illustrer la terrifiante survivance des craintes qui avaient retenu alors le curé Meslier, la lecture de la biographie de Joseph Fouché par Stefan Zweig, me replonge dans des faits similaires, rappelant qu’en 1793 le dit Joseph Fouché, surnommé « le mitrailleur de Lyon » assassine en masse les insurgés qui s’opposaient aux impôts imposés par la Convention. Avec le même zèle il en profite pour éliminer noblaillons, bourgeois et membres du clergé. Avec la même détermination, il fait détruire à la masse quelques symboles architecturaux civils et religieux autour de la place Bellecour. Son Palmyre !

Comme dans un mauvais rêve, j’imagine alors Jean Meslier, curé d’étrépigny dans le Ardennes, écrivant la préface de 2084, la fin du monde le roman de Boualem Sansal. Jean Meslier se reconnaissant en Ati et Koa, metteurs en doute, briseurs de certitude, transposant Étrépigny en Qodsabad et les Ardennes en Abistan. Jean Meslier se disant qu’il n’avait pas eu lui, comme Boualem Sansal, le courage d’éclater publiquement, mais qu’il a laissé malgré tout son testament, premier objet du doute qui, après avoir circulé sous le manteau pendant 30 ans, a été publié par Voltaire, tout comme cette « feuille ronéotée gratuite, publiée par un riche commerçant de la région de Sîn, dont quelques exemplaires circulent dans le pays grâce aux caravaniers, raconte cette petite histoire qui ressemble à un conte des montagnes : … » en 2084.

Jean Meslier faisant sienne cette phrase qui ouvre le roman de Boualem Sansal : « La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité. »

2084, la fin du monde. Boualem Sansal construit ici un étrange roman que je ne saurais situer entre roman noir, fiction orwellienne ou récit mythologique. Il va y décliner, sur un nouveau registre, les mêmes réflexions et surtout les mêmes interrogations que celles des philosophes dont j’ai précédemment rapporté les propos. C’est Ali, son héros, qui mène cette quête dès la sortie d’un étrange sanatorium en une suite de questions philosophiques. Inacceptable prémonition d’un monde que le temps m’empêchera certes de vivre mais dont je ne voudrais pas être une fois de plus responsable pour la génération de mes petits-enfants !

Ali à qui « le sanatorium avait rendu la vigueur et ouvert les yeux sur cette réalité impensable qu’il y avait un autre pays dans leur monde et qu’une frontière introuvable, et par là infranchissable et mortelle, les séparait. Quel peut être ce monde où l’ignorance atteint un point tel que l’on ne sait pas qui habite sa propre maison, au fond du couloir ?

C’était amusant de se poser la question qui rend fou : un homme continue-t-il d’exister si du monde réel on le projette dans un monde virtuel ? » Hélas, au fur et à mesure que j’avançais dans le roman, ce monde virtuel ne devenait que le développement bien réel de germes que nous vivons aujourd’hui. Germes que Sansal exhibe en les déguisant à peine. Par exemple, en effet, ces conversations que j’écoute indiscrètement dans le métro en essayant de les décrypter, « Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs. À la fin des fins règnera le silence et il pèsera lourd… ».

Ali mais aussi Koa. Deux compères, deux rebelles, par lesquels Boualem Sansal souhaite nous projeter dans l’urgence, nous alerter afin que ce qu’il ose, dans de nombreux entretiens, qualifier de 3ème guerre mondiale ne se transforme en autodafé de nos livres, de notre musique et donc de notre culture. « Les deux compères menaient leurs petits travaux dans plusieurs directions. Il fréquentait assidûment la mockba, étudiant le Gkabul, écoutant le mockbi commenter les légendes de l’Abistan mille fois grossies, observant les ouailles entrer en catalepsie dès lors que les crieurs les invitaient à l’oraison par la salutation « Salut à Yölah et à Abi son Délégué » reprise en choeur par les répétiteurs et la masse des orants, le tout dans une atmosphère intensément recueillie et discrètement soupçonneuse. Il y avait dans tout cela comme un formidable tour de passe-passe, plus on regardait, moins on comprenait. Un principe d’incertitude gouvernait les croyants, on ne savait parfois s’ils étaient vivants ou s’ils étaient mort ni si, à cet instant, eux-mêmes faisaient la différence. » Boualem Sansal. Constant et courageux Boualem Sansal que j’avais découvert à la bibliothèque d’Achères, reçu par Yvon Le Men.

2084 est, lui aussi, un manifeste. Il faut cependant le lire même si personnellement je trouve qu’il n’a pas autant de finesse, et par là même de force, que son avant-dernier roman Le village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller. Peut-être est-ce parce que le parti pris d’écrire une suite ou plutôt une histoire parallèle à 1984 de George Orwell l’a finalement handicapé par les nombreuses contraintes qu’il s’y est imposé. Je pense par exemple à l’usage de cette « novlangue ». Or cette novlangue est essentielle pour éviter des accusations de phobie d’une religion particulière, mais pour nous rappeler que ce que Boualem Sansal raconte s’est peu ou prou réalisé chaque fois qu’un dogme politique, économique ou religieux a dominé et que cela peut se répéter encore. Par cet artifice il nous avertit que ce ne sont pas les religions qu’il faut combattre mais bien tous ceux qui veulent, sur leur fondation, par leur obscurantisme dirigé, en dériver une version simplificatrice, liberticide et castratrice.

Boualem Sansal, lors de ses interventions ou de ses commentaires, fait souvent référence aux Lumières. Celles qui annonçaient la Révolution, la tolérance et la démocratie.

À travers cette succession de lectures j’ai surtout réalisé qu’il n’y a, jusqu’à présent, qu’un enchaînement d’utopies contrariées. Comme celle qu’ont su proposer – quitte à me répéter, relisez vous aussi Joseph Fouché de Stefan Zweig – les lumières de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen en 1793. Mais que certains ont su aussitôt dévoyer pour imposer la Terreur et, dans le chapitre du fait religieux, les éphémères et meurtriers épisodes du Culte de la Raison et du Culte de l’Être Suprême. Ce qui me rassure, que l’histoire enseigne, c’est qu’à peine un an plus tard, en 1794 les citoyens ont su rapidement dépasser la tentation de ce premier Abistan. Ailleurs, en Europe ou en Asie, quel que soit le dogme fondateur, en particulier politique, d’autres Abistan seront toujours renversés, plus ou moins rapidement. Espoir donc.

2084 est une invitation à mécroire : « mécroire, c’est refuser une croyance dans laquelle on est inscrit d’office… » sans naïveté car «… et c’est là que le bât blesse, l’homme ne peut se libérer d’une croyance qu’en s’appuyant sur une autre, comme on soigne une addiction avec des drogues, en l’adoptant plus avant, en l’inventant si besoin. » Vigilance donc.

Et pour résister, se libérer de ces addictions, Boualem Sansal nous propose langue, culture et réflexion comme exutoires : « Quel rapport existe-t-il entre religion et langues ? La religion se conçoit-elle sans langue sacrée ? Qui de la religion ou de la langue vient en premier ? Qu’est-ce qui fait le croyant : la parole de la religion ou la musique de la langue… Quid des langues vulgaires, qu’avaient-elles inventé, qu’est-ce qui les avait créées ? La science et le matérialisme ? La biologie et le naturalisme ? La magie et le chamanisme ? La poésie et le sensualisme ? La philosophie et l’athéisme ? Mais que veulent dire ces choses ? Et qu’ont à voir là-dedans la science, la biologie, la magie, la poésie, la philosophie ? N’ont-elles pas été également bannies par le Gkabul et ignorées par l’abilang ? » C’est par le questionnement qu’Ali et Koa nous interpellent.

Philofiction ?

En tout cas un roman salutaire et une invitation à s’enrichir de ce principe d’incertitude en ouvrant et en franchissant les frontières, sans rechercher l’Homme-Dieu ni craindre l’Homme- Diable mais « comme les nomades et les contrebandiers, qui, eux, savent bien qu’aucune frontière ne sépare une montagne d’une autre, un col d’un autre, un nomade et un contrebandier d’un autre. La frontière est leur lien. Si parfois des caravanes disparaissent et d’autres sont attaquées et décimées, ils savent qui sont les responsables, ce sont les caravaniers eux-mêmes, ceux qui ont rompu avec les lois divines pour s’adonner au vol et au crime. »