PERGUET Jean (4)

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Page 99, Journal d’un lecteur : La main invisible
Jean Perguet, en compagnie de Vénus Khoury-Ghata, Maguy Marin, Velibor Čolić, François
Cheng, Yvon Le Men, François Thibaux, Jaume Cabré.

J’ai décidé de laisser jouer la main invisible pendant ces six mois qui séparent deux publications d’incertain regard. Non pas celle du marché théorisée par Adam Smith, mais celle de la table agencée par l’une ou l’autre des bibliothécaires. Cette table située au deuxième étage de la bibliothèque où, dans un désordre choisi, s’étalent les ouvrages des derniers intervenants, une sélection de la récente sortie littéraire et quelques pépites que la main invisible a jugé devoir mettre en exergue.

J’ai volontairement évité, sur la table de gauche, ceux qui, assez nombreux lors de cette rentrée littéraire d’automne, traitent de l’islamisme, du terrorisme, du totalitarisme, pour ne pas plonger un peu plus dans notre plombante actualité. Je choisis Peleliu de Jean Rolin¹ et Les derniers jours de Mandelstam de Vénus Khoury-Ghata². Est-ce le lumineux prénom, Vénus, qui me fit occulter le mauvais augure du titre : Les derniers jours de Mandelstam ?

« Allongé depuis des mois sur la planche de bois qui lui sert de matelas, Mandelstam
se demande s’il est mort ou encore vivant.
Le premier mois passé il n’a plus compté.
Moins malades, ses voisins pourraient lui dire s’il est encore en vie. »
Main invisible, que m’as-tu fait tirer là ?

D’une écriture dépouillée, glaciale et implacable, de phrases courtes et directes comme des uppercuts, Vénus Khoury-Ghata nous fait partager les derniers mois de la vie du poète Ossip Mandelstam et de sa jeune compagne Nadejda, condamnés à l’oubli. Ostracisme commandé par Staline pour la parution d’un poème, dont deux vers reviennent en leitmotiv pendant tout l’ouvrage :

« On n’entend que le montagnard du Kremlin,
L’assassin et le mangeur d’homme. »

La prose de Vénus, volontairement journalistique, est très adroitement assouplie par la citation de poèmes, courts extraits de Mandelstam ou de quelques contemporains (Akhmatova, Tsvetaïeva, Maïakovski3) qui décrivent l’oppression en usant paradoxalement d’un vocabulaire lumineux, lyrique, et même, parfois, emphatique.

« Perquisitions, arrestations, exécutions firent 700 000 morts en une année.
La famine organisée par Staline en tua autant.
Qu’il hurle qu’il procrée ou qu’il dorme
Ce peuple toujours cloué au sol
Écrit Mandelstam à cette époque »

Plombant ? Peut-être pas inutilement. En cette fin d’année où je viens de mal vivre, coup sur coup, un Brexit, la répression turque, l’élection populiste américaine et où je crains, chez nous, la menace du même repli, n’est-ce pas, à travers l’exemple de Mandelstam, une invitation, certes brutale, à réfléchir sur ce que résister veut dire ? Jusqu’où doit aller notre propre résistance ? Si nous basculions à nouveau dans une Europe cloisonnée, vers des nationalismes totalitaires, quelles libertés serais-je contraint de sacrifier ? Et difficile et préoccupante question : où s’arrêterait ma révolte ? Serais-je Mandelstam ou Pasternak, cet autre poète, constamment présent dans le livre, qui préféra chanter le dictateur que renoncer aux honneurs et à la richesse tout en restant, malgré tout, l’un des seuls à protéger Mandelstam ?

Aucune lecture n’est innocente.

Le livre à peine refermé, me voilà au théâtre de Sartrouville. « Pas de peut-être pour May B ! » titrait la plaquette annonçant ce chef-d’œuvre de la danse contemporaine, un joyau du répertoire de Maguy Marin4 conçu avec Samuel Beckett. Nous sommes au deuxième rang. Scène obscure, on perçoit à peine quelques groupes de silhouettes blanches immobiles sur le vaste plateau pendant cinq longues minutes d’un envoûtant lied de Franz Schubert qui nous submerge. Puis une aube blanche érige dix statues crayeuses, échantillon d’une humanité diverse, hommes et femmes, grands et petits, maigres et gros, vieux et jeunes qui piétinent en bande, circulent, s’agglutinent et s’égaillent sur la musique de foire des fanfares des Gilles de Binche – relisez le poème scandé et piétiné de Jacques Darras5 – dans une oppressante, et parfois nerveusement risible, bacchanale. Je relate cette expérience dans ce journal d’un lecteur car « Pas de peut-être pour May B ! », est le reflet chorégraphique des lectures que la main invisible m’a poussées en illustrant, en scénographies, le peuple, le conflit et surtout, tout en valises oubliées sur des quais de gare, l’exil.

C’est l’évocation de l’exil dans May B !, qui m’a fait prélever sur la table le Manuel d’exil6 : comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić.

« Le premier cours, nous, une quinzaine de réfugiés (…) remplissons des fiches. Je complète, il me semble, correctement : nom, prénom, date de naissance. Pour la rubrique « votre projet en France » notre professeur de français a une question : – Concours, vous avez écrit ici concours, quel concours ? Je ne comprends pas…

– Je n’ai pas écrit Concours mais Goncourt.
– Carrément Goncourt ! s’étonne-t-elle.
– Oui, Goncourt…
– Alors bonne chance, soupire-t-elle, mais en attendant le Goncourt, vous êtes un
parfait illettré en français.

C’est ainsi, dans la joie et la bonne humeur », que j’ai continué la lecture de ce roman. Belle leçon de littérature. Comment les mots soignent la gravité de l’exil et ses innombrables fractures par l’optimisme, l’humour et surtout l’autodérision. Fable politique aussi, en cette période d’immigration honnie, où Velibor Čolić, pour rebondir, s’empare de notre langue.

Sur un petit chevalet, la main invisible avait posé De l’âme. C’est ce titre et la belle couverture, aquarelle dans des bleus monochromes où des sommets s’échappent d’une mer de nuages, paysage que j’ai assez souvent connu lors de randonnées en montagne, où l’on se sent réellement soi-même porté par la brume et en pleine communion avec la nature, qui ont attiré mon attention. Mais aussi la curiosité. Peut-on, à l’époque du tweet, proposer pendant plus de cent pages, sous un titre laissant délibérément présager un essai de facture classique, une dissertation métaphysique ? Même quand on est l’honorable François Cheng ? Pour ma part, c’était presque gagné d’avance puisque j’apprécie sa poésie et qu’il m’avait interpellé, il y a peu, par ses Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie7 ?
François Cheng captive son public en utilisant un stratagème. Fi de l’essai ! Il nous entraîne dans une correspondance, fictive ou réelle, peu importe, avec une amie perdue, un être aimé, qui lui écrit « sur le tard, je me découvre une âme » et lui demande « acceptez-vous de me parler de l’âme ? »

Et suivent donc sept lettres. Un essai nous aurait peut-être rebuté, mais la correspondance intime qui nous est alors offerte rend accessibles, attendues, les confidences d’une érudition et la connaissance d’autres cultures, chinoise, indienne, orientale. Cela nourrit notre propre intelligence, de notre esprit, tout en poussant aussi la porte de notre intimité, de nos émotions – serait-ce notre propre âme ? – par des propos interrogatifs et tolérants que soutient la sensibilité de l’écriture. C’est la cinquième lettre qui m’a particulièrement touché. Elle parle de la place de l’âme dans la création artistique, la musique et la peinture. Lisez son évocation de la Joconde de Vinci : « Un lac en hauteur couronnant un paysage de montagne (…) Ce paysage vertical qui sert d’arrière-fond à la figure féminine du premier plan, ce lac du sommet qui se trouve exactement au niveau des yeux du personnage. La lumière proprement surnaturelle qui le baigne rehausse celle qui se dégage du regard de la Joconde. Du coup le tableau prend une dimension autre… ». Ou encore celle de « la visite mémorable faite au grand peintre très âgé qui vivait en ermite au fond d’une vallée, abri précaire au milieu d’un monde bouleversé (et) entendait rester fidèle aux grands maîtres des Song et des Yuan… ».

Je suis, une fois de plus, interloqué par cette main invisible qui, alors que je refermais De l’âme, déposa Le poids d’un nuage8, un petit bout de l’âme du poète Yvon Le Men.

Yvon illustre parfaitement la cinquième lettre de François Cheng, dédiée à la beauté, essence de l’âme, par ces vers qui lui sont dédiés : « François qui lui a dit / Aussi / L’univers est beau / Il n’était pas obligé ».

Yvon illustre, dans « Dehors », ces instants où la beauté « qui annonce la couleur / en ce matin d’hiver / où les vaches blanches et noires / sont si blanches, si noires / qu’on les dirait peintes à la main / quand elles broutent le vert / sous le bleu du ciel / qui annonce la couleur / le passant / le paysage / le poète / ou le poème » touche l’âme, ou dans une autre partie, « Dedans », laisse le peintre, ou la peinture, nous séduire, nous émouvoir. « Quand Rembrandt peint / l’artiste par lui-même / il peint / un homme / qui nous regarde / nous concerne / (…) / ce qu’il peint / (…) / un instant / (…) / sa raison de vivre / plus une / rencontrer cet homme / qui vit / entre le peintre et nous ».

L’âme est un nuage, lourd ou léger.

Dans mon errance de lecteur vagabond, les tables de la bibliothèque d’Achères ne sont pas la seule boussole et quelques lettres d’information, avatars numériques de la main invisible, provoquent des envies de lecture. Ce fut le cas de Les rois barbares9, recueil de nouvelles de François Thibaux, aux excellentes critiques que son éditeur relayait systématiquement. En couverture, une coque éclatée libère une drupe charnue, noix décervelée dont la structure, les renflements, les crevasses, les tubulures sont le thème des eaux-fortes qui introduisent chaque nouvelle et nous invitent à plonger dans la profondeur des âmes torturées, incarnées, qui les hantent. Réalisme, violence, cynisme. Écriture colorée, parfois baroque, qui porte des récits tendus (où je regrette parfois un léger abus de l’énumération, effet de style qui nuit alors à cette tension). Dans ce capharnaüm littéraire bouillonne beaucoup d’humanité. J’ai été personnellement très touché, secoué, par « Dortoir », qui nous transporte dans l’univers glauque, presque carcéral des enfants de troupe, « les godillots délacés, les chaussettes bleu sombre qui puent, les calebars ouverts qui étalent la merde et les anneaux de ténia » et que, soudain, illumine « Lino, alias M. Florent cet humain si propre sentant l’eau de Cologne et le tabac français, ce vrai homme, ce civil de quarante ans en costume brun, sans cravate, polo boutonné jusqu’au col, costaud, charpenté, adulte bienveillant venu de l’extérieur, (…) du café fumant humé sans hâte devant la pelouse couverte de brume, au pied des feuilles mortes, dans le silence. (…) Lino, ce dieu. Professeur de français, de latin, d’histoire et de géographie (…) il apportait les odeurs de pain grillé, de beurre salé, de jambon cru et de confiture d’orange, illuminant ce bagne aux relents d’encre violette, de craie, de poussière, d’ardoise et de crasse ».

Est-ce parce que j’ai connu le casernement d’un régiment de parachutistes où je donnais, tous les soirs, aux 8% d’illettrés et à quelques volontaires parmi les 40% qui n’avaient pas le certificat d’étude primaire, des cours de français que je tentais d’épicer de fables, de nouvelles et de poésie, que je suis entré dans cet univers tourmenté avec ces sentiments mêlés de fraternité, de compassion, d’horreur et de voyeurisme. Ces sentiments troubles que provoque la lecture de François Thibaux, comme le firent déjà celles de Bukowski ou de Céline.

Pas de hasard, cette fois. Depuis sa sortie, un livre dénote par son épaisseur dans la pile des retards de lecture. Est-ce pour cela qu’il est au plus bas de la pile ? Je me souviens pourtant bien d’un achat impulsif provoqué par l’enfant de la couverture, un autre moi-même, qui, sur la pointe des pieds, arrive péniblement à saisir, sur les rayonnages de la bibliothèque, un livre au format différent des autres. Que cachait donc ce livre convoité ? Régulièrement, chaque fois que je choisissais un livre dans la pile, il me culpabilisait par l’arrogance de son épaisseur. Jusqu’au jour où, sortant du Pandora, Martine m’interpelle – Jean, as-tu lu Confiteor10 ? C’est formidable ! – Remords. Et j’entre alors dans une, en effet, formidable épopée qui traverse près de sept siècles, de l’Inquisition au nazisme, un continent, de la Catalogne à la Pologne, mais aussi musique, peinture et littérature. Malmenant notre conception du bien et du mal, de l’amour et de la passion, cette passionnante énigme se joue des genres, policier, fantastique, horreur. Un livre que l’on ne lâche plus pendant quelques jours, porté par son rythme surprenant, effréné, comme si on descendait un fleuve impétueux de 800 kilomètres, sur le qui-vive, excité, évitant d’innombrables écueils.

Je voudrais recommander ce livre à tous les apprentis écrivains qui, comme moi, participent parfois à des ateliers d’écriture et se demandent quelle est la part des conventions, celle de l’inspiration. Jusqu’où la liberté de l’auteur peut se jouer de la flexibilité, la malléabilité, l’intelligence du lecteur. Car Confiteor de Jaume Cabré balaye tout cela, mêlant, tissant les styles, les dialogues, les temps, les personnages, l’écriture froide, le lyrisme, la science et l’omniscience, dans un patchwork baroque où l’on ne se perd pas à condition de ne jamais relâcher l’attention.

Patchwork qui nous replonge, sans contrition, dans celui des mythes et des dénis de nos propres sagas familiales.

1 Peleliu, Jean Rollin, P.O.L., mars 2016.
2 Les derniers jours de Mandelstam, Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, mai 2016.
3 Tous sont édités chez Gallimard, collection Poésie.
4 May B !, Ballet pour dix danseurs de Maguy Marin créé en 1981 sur des musiques de Frantz Schubert, Gilles de Binche et Gavin Bryars.
5 Les Gilles de Binche sont repris dans le recueil L’indiscipline de l’eau, de Jacques Darras, Gallimard, janvier 2016. Lu par Jacques Bonnaffé, musique de Louis Sclavis, à la Maison de la poésie de Paris.
6 Manuel d’exil : comment réussir son exil en trente-cinq leçons, Velibor Čolić, Gallimard, mai 2016.
7 Cinq méditations sur la mort, François Cheng, Albin Michel, octobre 2013.
8 Le poids d’un nuage, Yvon Le Men, éditions Doucey, janvier 2017.
9 Les rois barbares, François Thibaux, éditions de la Librairie du Labyrinthe, octobre 2016.
10 Confiteor, Jaume Cabré, Actes Sud, septembre 2013.