PERGUET Jean

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017

Page 99, Journal d’un lecteur : America

Jean Perguet, en compagnie de Colum McCann, Patti Smith, Robert Mapplethorpe, Allen Ginsberg, Philip Roth, Jack Kerouac, Neal Cassady, William S. Burroughs.

« Cher jeune écrivain,

Nous sommes sur le point de nous voir dérober notre vocation, notre passion. […] Nous avons permis aux bureaucrates, aux gestionnaires de fonds, aux politiciens et autres porteurs de chemises à col fermé de nous menotter. […] Et les livres sont si insipides que personne ne se préoccupe plus de les brûler. De bien des façons, le réel se reflète sur une surface plane, un écran, sans percer les contours du monde dans lequel nous vivons. Voilà le problème. Alors, lève-toi de ce fauteuil, jeune écrivain. […] Plonge dans la page. […] Justifie ta fureur. Jouis des audaces de ton imagination. »

C’est par cet appel de Colum McCann aux jeunes écrivains à l’aube de l’ère Trump — juste une éclipse, j’espère — que débute le premier des 16 numéros d’America1, la revue trimestrielle d’enquêtes et reportages qui va relater, de l’intérieur, quatre ans (sauf « impeachment ») d’imprévisible politique nord-américaine.

Cela dit, Colum McCann enchaîne par : « La littérature ne joue plus son rôle dans notre roman national. Nous ne considérons plus les écrivains comme nous le faisions, quelques décennies plus tôt. Personne ne craint ce que nous avons à dire. Pourquoi ? […] Notre boussole éthique est déréglée. »

Je sursaute. Quelques décennies ? Ségrégation raciale, Rosa Parks, Guerre de Corée puis du Vietnam, Black Power, émeutes de Stoneham, ère Reagan. Révolte, oui, cela me parle. Éthique ? Non. Woodstock, musique, drogue et sexe. Cela m’évoque plutôt la recherche effrénée de la liberté, la tentative de casser les tabous…, le libertarianisme comme seul principe d’éthique. M’évoque seulement, car je dois reconnaître que je ne connais presque rien de cette littérature. L’occasion, ou plutôt la tentation, est grande : je range temporairement la littérature française et je vais partir à la rencontre de ce pan de la littérature américaine.

J’ai sous la main Just Kids2 de Patti Smith, la rockeuse, la poétesse, qui trouve « de la consolation dans Arthur Rimbaud, que j’avais vu à l’étal d’un bouquiniste en face de la gare routière de Philadelphie quand j’avais seize ans. Son regard hautain sur la couverture des Illuminations accrocha le mien. Il était doté d’une intelligence irrévérencieuse qui m’enflamma, et je l’adoptai comme mon compatriote, mon frère et même mon amant secret ». Avec un tel inspirateur, avec son allure de hippie, Patti ne pouvait donc qu’être mon guide pour voyager de l’autre côté de l’Atlantique ! Comme nous avons presque le même âge et avons traversé les mêmes périodes, Just Kids sera à coup sûr un excellent récit initiatique.

Just Kids n’est pas réellement une autobiographie bien qu’il en ait la forme. C’est un émouvant hommage à un ami, un frère de cœur, un amant. Patti Smith y semble presque une fille normale partageant la vie déjantée, illuminée de Robert Mapplethorpe et de tous ceux qui, de passage ou régulièrement, logèrent dans ce qui fut « un havre énergétique, désespéré, pour des dizaines d’enfants doués de tous rangs qui vivent de débrouille, guitaristes pouilleux et beautés droguées en robes victoriennes, poètes junkies, dramaturges et cinéastes fauchés, acteurs français », le Chelsea Hotel. On y parcourt une chronique, une galerie de portraits et d’anecdotes où Andy Warhol, Brian Jones, Janis Joplin, Harry Smith, Allen Ginsberg… se côtoient. J’ai donc pu cohabiter avec eux autour de la chambre 1017, « la plus petite de l’hôtel, une chambre bleu pâle avec un lit de camp peint en blanc au dessus-de-lit en chenille crème, […] que la lumière du Chelsea Hotel, crachée par la lampe de chevet et l’ampoule au plafond, […], charg[eait] d’une énergie incomparable », énergie contagieuse qui me faisait sauter sans cesse sur Internet, écoutant Allen Ginsberg lire le révolté et accusateur Howl3 avec la paradoxale monotonie d’un sermon — « Moloch dont la pensée est mécanique pure ! Moloch dont le sang est l’argent qui coule ! Moloch dont les doigts sont dix armées ! Moloch dont la poitrine est une dynamo cannibale ! Moloch dont l’oreille est une tombe fumante ! […] Moloch dont les usines rêvent et croassent dans la brume ! » — et les ballades, la soul ou le rock, guitares sèches ou saturées et psyché, de Janis Joplin, de Lou Reed et bien sûr de Patti.

Mais après que « debout près de son lit, [Patti] ait pris sa main, [qu’ils soient] restés comme ça un long moment, sans rien dire, [que] soudain il ait levé les yeux et dit — Patti, est-ce que c’est l’art qui nous a eus ? », j’ai eu l’irrésistible envie de découvrir celui qui fut l’épicentre volcanique de ce récit : Robert Mapplethorpe. Trois clics : la force, le graphisme, la violence de ses portraits, ses mises en scène de célébrités ou d’inconnus rencontrés dans la fièvre new-yorkaise. J’ai perçu le choc qu’ont dû ressentir les invités de sa première exposition ; « L’invitation est arrivée dans une enveloppe crème de chez Tiffany : un autoportrait, son ventre nu dans le miroir, son Land 360 au-dessus de son entrejambe. Les veines gonflées au-dessus de son poignet ne laissaient pas place au doute. Il avait appliqué un gros rond de papier blanc pour cacher sa bite, et un cachet à son nom dans le coin inférieur droit. » Quelques clics et images de mauvaise qualité m’ont fait réaliser que, par ignorance, j’avais raté une exposition de son œuvre en 2014 au Grand Palais. Frustration et achat impulsif de Robert Mapplethorpe4. Une révélation ! Subjugué par Rodin, Robert Mapplethorpe s’acharnait à restituer dans ses photographies de corps blancs ou noirs le relief de la sculpture. À ne pas mettre en toutes les mains, un travail inédit sur le corps masculin, l’homosexualité et le sadomasochisme. Gueules, cuirs et chaînes, fesses et muscles, et des bites qu’il ne cache plus d’un papier blanc et que je regrette de ne pouvoir insérer ici pour titiller nos a priori moraux et artistiques. Alors que dans la photographie moderne le nu dévoile le corps féminin en quête d’érotisme, Mapplethorpe s’attaque, entre violence et tendresse corrosive, au masculin.

Me voilà donc avec une pile de livres, Kerouac, Ginsberg, Cassady, Burroughs. Bref, une plongée programmée dans la « Beat Generation ». Mais n’est-ce pas trop sélectif ? « Pense aussi à Philip Roth et Saul Bellow », me dit Jacques Darras, l’angliciste traducteur et essayiste, lors d’un coup de fil.

J’ouvre donc Indignation5 de Philip Roth en me disant que l’indignation annoncée me dévoilerait une vision de l’éthique américaine au milieu du 20e siècle, l’intrigue se déroulant en 1951 dans une université, Winesburg, petite ville de l’Ohio, ce nord-est des États-Unis aussi rural qu’industriel. Roman d’apprentissage, avec son cortège d’embûches et de surprises, dit la quatrième de couverture. Un riche récit à la première personne qui vous incarnera en un jeune homme qui « avait grandi au milieu du sang, de la graisse, des finals à aiguiser, des machines à trancher et des doigts amputés » d’une boucherie kasher, gagnant vos études en servant, « dans un vacarme incessant des clients qui se saoulaient, [dans] l’odeur de bière et de fumée de cigarette », à vouloir réussir à tout prix, élève solitaire. Vous angoissera par la hantise d’être enrôlé quand vous lisez « des récits sur les combats à la baïonnette contre les Chinois en Corée, [voyant] les couteaux et les couperets de [votre] père ». L’indispensable réussite de vos études, vous obsèdera, vous l’esprit supérieur, débatteur caustique qui proteste « contre le fait d’être obligé de suivre l’office religieux quarante fois d’ici la fin de mes études si je veux obtenir mon diplôme ». Vous, l’esprit chaviré par la « jambe gauche, qui était croisée sur la jambe droite, et qui se balançait en mesure, de haut en bas, [et que], malgré tout, de là où j’étais assis, je pouvais observer sous la table le mouvement incessant de cette jambe », par la fulgurance de l’amour, « titillation procurée par l’activité de sa langue, […], qui jaillissait, épongeait, glissait, léchait les dents » qui vous « incita à entreprendre de déplacer délicatement sa main jusqu’à l’entrejambe de [votre] pantalon, […], pas de résistance ». Une « Victoire sans combat » qui fera de vous un accusateur et un coupable, prisonnier dans un internat censé former l’élite (et leurs épouses) de l’Amérique. Ce malheureux épisode amoureux enclenchera chez vous d’obsessionnelles interrogations qui illustrent un continent de conservatisme, de religiosité, de clanisme. Une bouilloire de mâles ambitions et de puissantes frustrations qui éclate violemment, en une grotesque, sordide et, hélas, crédible bacchanale. Les fondations d’un conservatisme réactionnaire trumpiste relatées dans America.

1950, loin de cet univers confiné, à la même époque, Jack Kerouac et Neal Cassady entreprenaient, à toute allure, leurs interminables virées d’Est en Ouest et du Nord au Sud, de New York à Los Angeles, des faubourgs urbains aux ranchs du Texas et aux cahutes des bayous. Si j’avais lu ce livre, devenu le grand classique de la Beat Generation, il y a quelques années, j’aurais manqué quelque chose. En 2010 a été enfin édité le rouleau original. Un texte qui, comme le ruban d’asphalte, coule en un seul paragraphe de 600 pages, sans retour à la ligne, sans espace pour souffler, sans masquer les turpitudes, alcool, violence, vol, escroquerie, drogue, sexe et machisme, sans cacher les personnages sous des pseudonymes (depuis la plupart sont morts), qui se justifiaient par une quête de liberté personnelle (ou réservée à un très petit cercle d’intimes), loin de toute révolte (ou même revendication). Un récit qui vous grise rapidement par sa vitesse, ses sonorités, des sentiments bruts. Observation, plus éthologique qu’ethnographique du peuple américain. Le culte de la vitesse et des paysages traversés à vive allure, de la solitude couché la nuit sur la banquette arrière, de l’humanité moite et bruyante d’une boîte de jazz. C’est un roman que j’ai eu souvent envie de lire à haute voix, de slamer, des premières pages, « il te gare une voiture en marche arrière à soixante à l’heure, en pilant au ras d’un mur de briques, il descend d’un bond, se glisse comme une anguille entre deux pare-chocs serrés, saute dans une autre caisse, fait demi-tour à soixante-dix dans un mouchoir de poche, rétrograde… ». Que j’aimerais déclamer sur fond d’improvisation sur la scène du Sax d’Achères (78) : « Le sax ténor en chapeau est en train d’exploiter à fond un riff ascendant et descendant, qui passe d’un II-ya ! à un II-di-li-ya ! plus dingue encore. Il lance sa ligne de sax contre le roulement assourdissant des drums auxquels le batteur tanne le cuir, un grand noir brutal au cou de taureau qui ne pense qu’à mettre une raclée à ses tubs, crac, ratataboum, crac. Des clameurs de musique s’élèvent, ça y est, le sax chope la pulse et tout le monde l’a compris. » La pulse encore quand Kerouac lit ses Haïkus américains6 accompagné des saxos d’Al Cohn et Zoot Sims. Jazz et poésie déjà sous-jacents, sur la route, dans une prose musicale et colorée qui transcende les portraits, les paysages, les villes, les bourgades et les bas-fonds au rythme effréné des kilomètres, au rythme du clavier de sa Hunderwood écrasant 100 mots/minute sur le rouleau. Et, paradoxe, j’ai lu ce livre pendant neuf haltes calmes et solitaires en refuge de montagne si éloignées de l’effervescence décousue de la jouissive course de Jack Kerouac et Neal Cassady. En me demandant comment ce dernier, mauvais garçon, mauvais coucheur, avait pu séduire Jack Kerouac, Allen Ginsberg et bien d’autres ?

En rentrant, me voilà donc à la recherche des écrits de Neal. Pas de roman ni de poème (ou je n’en ai pas trouvé), mais Un truc très beau qui contient tout7, et Dingue de la vie & de toi & de tout, ses recueils de correspondances, où il faut dépasser les premières courtes missives, souvent inconsistantes, et attendre que l’écriture s’affirme dans des lettres de plus en plus habitées, de plus en plus intimes pour comprendre comment ce splendide et intelligent mauvais garçon, bisexuel, celui que tout père aurait vu d’un sale oeil fréquenter ses enfants, pourquoi cette âme tourmentée, complexée est devenue l’Égérie et, tout à la
fois, le Lucifer de Kerouac et de Ginsberg ? Je me souviens des réactions de mon grand-père à la vue de certaines de mes connaissances ; qu’aurait-il pensé en tombant sur une lettre comme celle envoyée par Neal à Allen ? « Tu illumines mon âme… – considère-moi Allen, comme un « voyou » (comme un vrai pédé, comme chez Wilde ou Gide – en termes littéraires) je suis un voyou fainéant… » avant de conclure la lettre par ces mots d’amour « j’aime tout – le sexe – oui tout ; tout, le sexe sous toutes ses formes j’en ai besoin, j’en veux, il m’en faut… maintenant. Je veux baiser… désespéré je chiale : Allen, Allen, tu veux bien que je te gicle dessus ? N. » ; la prose d’un Jean Genet qui publiait, à la même époque Le condamné à mort. Des propos puis des morts sulfureuses qui ont débouché sur l’éternité de la notoriété.

Je me suis livré alors à une étrange expérience, me glissant dans leur correspondance comme ont dû le faire les vaguemestres des prisons et hôpitaux dans lesquels ils ont séjourné (ce qui explique peut-être l’usage systématique de pseudonymes), navigant entre « Un truc très beau… », « Dingue de la vie… » d’une part, et « Correspondance : 1944-19698» de Jack Kerouac et Allen Ginsberg d’autre part. Lecture chronologique et concomitante des lettres et des poèmes collectés9 que j’étalais sur mon bureau tout en écoutant, chaque fois que possible, les lectures correspondantes faites par leurs auteurs et disponibles sur Internet.

Juillet 1949 par exemple. Burroughs a tué sa femme d’une balle dans la tête en jouant à Guillaume Tell et a demandé à être interné dans un hôpital psychiatrique ; Neal va devoir se faire amputer un pouce pour le sauver de la gangrène ; Jack a vendu son premier livre ; Allen jalouse. Échanges (et disputes) sur la maladie, la liberté, la créativité, le succès. À travers ces correspondances on partage trois visions différentes, trois tempéraments, trois distances par rapport aux mêmes évènements. À lire simultanément pour saisir la fascination réciproque que ces personnalités — trois cercles égocentriques convergents, la matière première brute de Neal, la curiosité cultivée de Jack, la poésie d’Allen et l’appétit surréaliste de Burroughs — pouvaient exercer : compassion, décalage, humour, méchanceté, cruelle dérision, musicalité. Tous les ingrédients d’une écriture sans tabou qui pigmentent quatre semaines d’été où Achères est isolé par les incessants travaux du RER et me confine sur ma terrasse. J’étais projeté violemment dans une curieuse Amérique, le microcosme de New York, en pleine implosion culturelle.

À ce point-là, j’étais mûr pour faire un saut à la bibliothèque et récupérer quelques romans de William Seward Burroughs, le quatrième de ces géniaux pieds nickelés de la Beat Generation. Mais là, je serai moins bavard. Que ce soit dans Le festin nu ou dans Les garçons sauvages, je ne suis pas arrivé à embarquer, malgré l’écriture tantôt flamboyante, tantôt argotique. Un cloaque si violent et surréaliste qu’il m’a fait passer à côté de ce qui devait être une réalité. Trop c’était trop. C’est rare, j’ai refermé chacun des deux livres, à mi-lecture, juste avant l’indigestion.

C’est par cette autosalutation10 d’Allen Ginsberg que je conclurai donc. Elle résume en quelques vers la difficulté d’être et l’ambiguïté de ces auteurs :

« 2 heures du matin, je dois
me lever tôt
faire 30 bornes en taxi pour satisfaire
                 mon ambition –
Comment me suis-je fait piéger
dans le marché infernal
               boulot-showbiz-méditation ?
[…]
Comment ai-je pu devenir
             cet homme ridé ?
avec tes belles paroles, essences d’Amour
            inspirations vantardes, aspirations anales
           délits célèbres
Dans quel état tu es, Allen Ginsberg ! »

(Extrait de « Après Lalon », Cosmopolitan greetings)

et moi… après cette immersion dans l’underground…

Secoué ! On le serait à moins.


1 America, revue trimestrielle des Éditions America. N° 1, printemps 2017.
2 Just Kids de Patti Smith, Denoël, 2010.
3 Howl : and other poems d’Allen Ginsberg, édition bilingue traduite par Jean-Jacques Lebel et Robert Cordier, Christian Bourgois, 2005.
4 Robert Mapplethorpe, Éditions de La Réunion des musées nationaux, Grand Palais, 2014.
5 Indignation de Philip Roth, traduit par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, 2010.
6 Disponible sur Youtube : Jack Kerouac, Blues and Haïkus
7
Un truc très beau qui contient tout : lettres 1944-1950, éditions Finitude, 2014 et Dingue de la vie & de toi & de tout : lettres 1951-1968, lettres de Neal Cassady éditions Finitude, en 2014 et 2015.
8 Correspondance : 1944-1969 de Jack Kerouac et Allen Ginsberg, traduite par Nicolas Richard, Gallimard, Du monde entier, 2014.
9 Les premiers poèmes de Ginsberg sont disponibles en anglais dans l’intégrale « Collected Poems » chez Penguin Modern Classics, broché ou ePub.
10 Mind Breaths : poèmes 1972-1977 / Plutonian Ode : poèmes 1977-1980 et Cosmopolitan greetings : poèmes 1986-1992, d’Allen Ginsberg, traduits par Yves Le Pellec et Françoise Bourbon, édition bilingue, Christian Bourgois, 1994 et 1996.