PERGUET Jean

incertain regard – N° 16 – Eté 2018

Page 99, Journal d’un lecteur : Le temps retrouvé

Jean Perguet, en compagnie de Marcel Proust, Amélie Nothomb, Jean Teulé, Pierre Ducrozet, Don DeLillo, Marie Darrieussecq.

Si personne n’avait fait référence à À la recherche du temps perdu d’un air entendu, si l’énorme pavé blanc et rouge écarlate publié chez Quarto Gallimard n’avait trôné depuis des années, arrogant, sur la plus haute des étagères de ma bibliothèque — vois-tu, tu m’as acheté impulsivement, avec gourmandise, mais tu renonces toujours devant le temps disponible que j’exige de toi ! — si je n’avais tant de fois entendu citer la madeleine sans jamais l’avoir goûtée, j’aurais peut-être parcouru la page 99 avant de te choisir, et je serais irrémédiablement tombé sous le charme d’« Alors, comme s’il l’avait sortie de la poche de son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. […] Et à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant », et j’aurais alors impatiemment voulu débusquer ce qui, après « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », devenu un cliché littéraire, allait venir à moi, dans ce temps enfin infini puisque libéré des contraintes du salariat, et ce que cette œuvre évoquera pour le lecteur qui peut enfin se laisser porter par ces récits du quotidien sans l’empressement de finir.

Se pose aussitôt un dilemme. Dois-je vivre cette lecture comme une « résidence » ? Dois-je m’enfermer avec Marcel Proust et lire cela d’une traite, réservant tous mes temps de lecture à La Recherche en m’interdisant les tentations, les dispersions d’une rentrée littéraire d’automne ? De toute façon, à moins de m’isoler comme un ermite, je ne pourrais éviter de basculer d’un siècle chaque jour (La Recherche a été publiée entre 1913 et 1927) car il n’est pas question que je cesse de lire les chroniques de notre temps en gelant mon abonnement au Monde et en ratant les Débats et Analyses qui illustrent et décodent, entre autres, les contemporaines ruptures sociales et technologiques auxquelles nous sommes confrontés. Par exemple, à cet instant précis, j’écris avec un stylo électronique sur ma tablette. Les algorithmes d’Analyse Sémantique déchiffrent, presque sans erreur, mon écriture naturellement chaotique et s’adaptent à la volée, transposant mes pattes de mouche et coquilles, mes formules parfois elliptiques, en phrases étonnamment pertinentes, me libérant enfin du carcan du clavier. Mais dois-je craindre aussi l’intelligence de ces algorithmes qui deviennent si efficaces que la grande majorité d’entre nous n’aura plus besoin de savoir lire, de se documenter et même écrire puisqu’ils nous parleront ou nous interpelleront — comme nous ne savons déjà plus calculer — et que l’on ne pratiquera plus ces disciplines intellectuelles que dans des clubs équivalents aux cercles de Scrabble ou aux cafés-tricot d’aujourd’hui1.

Décision prise. Je m’accorderai donc des escapades contemporaines. D’ailleurs, sans cela, comment pourrais-je nourrir mon journal, au risque de ne pouvoir alors qu’écrire une mauvaise thèse sur Marcel Proust ? Mais pas n’importe quelle nourriture digressive. J’ai fait une sélection des nombreuses fictions qui puisent leur sujet dans les révolutions technologiques et biologiques, celles qui fascinent ou inquiètent écrivains, chroniqueurs et essayistes, les écartelant entre jubilation prospective et lancement d’alerte : Don DeLillo, Pierre Ducrozet, Marie Darrieussecq2 ; au menu : finance, informatique et génétique, clones et robots, transhumanisme, intelligence artificielle…

Proust au réveil, les autres au coucher. Réveil en 1918, coucher en 2018 ! Avec heureusement une journée d’activité entre deux lectures pour éviter de digérer un millefeuille littéraire qui pourrait ressembler à ceci (lectures du jeudi 16 novembre) :

« Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression où le désir de faire taire celui qui parle et de garder un air innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité intense du regard, où l’immobile signe d’intelligence du complice se dissimule sous les sourires de l’ingénu et qui enfin, commune à tous ceux qui s’aperçoivent d’une gaffe, la révèle instantanément sinon à ceux qui la font, du moins à celui qui en est l’objet3, [puis elle] ouvrit les yeux et parut regarder à travers de lui, en parlant tout doucement, et il commença à se la représenter à califourchon sur son torse au début de la nuit, à la lueur des bougies, non dans quelque accès de sexualité ou de sorcellerie mais pour lui parler dans son sommeil irrégulier, pour troubler ses rêves avec ses théories… Où était sa vie ? Que faisait-elle quand elle rentrait chez elle ? Qui était là à part le chat ? Il pensait qu’elle devait avoir un chat.4»

Mélange hallucinatoire à base d’un Proust, qui joue simplement de toute la souplesse du vocabulaire et de toutes les variantes syntaxiques pour me fondre dans un monde qui se voulait fermé et lisse, et d’un Don DeLillo qui use, et abuse parfois, de situations inattendues, farfelues, cruelles ou scabreuses pour dénoncer cosmopolitisme et ploutocratie.

Marcel Proust le matin, c’est parfait. Tout y est en profondeur, en subtilité, en nuance. Une vraie lecture de réveil fluide et attentive. Lecture de l’œuvre d’un homme mûr, témoin de son temps, qui me passionne aujourd’hui sûrement plus qu’elle ne l’aurait fait autrefois, tant elle remue mon vécu d’adulte, bien que j’aie eu le témoignage inverse de Laurent, un lecteur de la bibliothèque, qui a dévoré toute La Recherche en classe de terminale grâce à l’enthousiasme d’un professeur.

Actions ténues mais observations sensibles, émouvantes ou comiques. J’ai toujours en mémoire un passage qui illustre parfaitement comment Proust maîtrise l’alchimie délicate du récit et des sentiments : le retour d’une promenade dans la calèche du docteur, quatre pages — que je vous invite à relire — où, au trot d’un cheval, trois clochers vont apparaître, s’aligner puis disparaître dans l’obscurité du soir. « Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase […] demandant un crayon et du papier au docteur, je composais […] [puis quand] j’eus fini de l’écrire, je me trouvais si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.5» Ainsi naquit l’écrivain. Un alchimiste que je jalouse, que j’invoque quand je peine à écrire parce que je m’enlise dans la narration.

27 octobre. Dans une longue interview dans le journal allemand Der Spiegel6, Michel Houellebecq affirme : « Ce qui est amusant avec Proust, c’est qu’on cite toujours les mêmes passages, son analyse effroyablement méchante et raffinée de la comédie mondaine. Peut-être accordait-il plus de prix à ses considérations sur la toponymie des villages français, ou à son analyse des mécanismes de la jalousie ; mais non, ce qui plaît aux gens, ce sont les dîners chez les duchesses ; et à moi aussi d’ailleurs. » Suis-je comme tout le monde ? Est-ce que Un amour de Swann n’est que la respectable version littéraire d’un article de Closer ? Si comme Houellebecq je ne dédaigne pas ces longues observations de soirées mondaines — au moment de la parution de l’article j’étais avec Swann chez Madame de Saint-Euverte en compagnie de la Princesse des Laumes — c’est qu’elles ne sont prétextes qu’à de savoureux portraits où situations, gestes, regards, dits et non-dits, gradués fidèlement de la bienveillance jusqu’à l’ironie, sont d’une acuité exceptionnelle. Je suis fasciné par ce paparazzi omniscient qui pénètre une intimité ou révèle un caractère par un regard, un geste ou une attitude. « Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer… » ou ce philosophe qui se fend d’une maxime, « [elle faisait] partie d’une de ces deux moitiés de l’humanité chez qui la curiosité qu’a l’autre moitié pour les êtres qu’elle ne connaît pas est remplacée par l’intérêt pour les êtres qu’elle connaît. »

Et le soir même, loin de la jalousie maladive de Swann et de l’indifférence mondaine et innocente d’Odette, je plongeais dans un court récit, un précis psychiatrique à lire d’une seule traite glaciale, Frappe-toi le coeur7 où d’une écriture presque glaciale, volontairement sèche, Amélie Nothomb dissèque à son tour d’autres expressions de la jalousie, la transformation du cruel narcissisme d’une jeune femme, Marie, en nocive jalousie à l’encontre de son ravissant bébé, Diane. « Il y avait une joie encore beaucoup plus puissante : il s’agissait de susciter la jalousie des autres. Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d’en avoir la bouche sèche. » Saut d’un siècle, changement de style et de ton, passage de la mondanité hypocrite des notables du XXe siècle de Proust à l’ascension égoïste des commerçants et mandarins de notre XXIe siècle.

6 décembre soir. Chantal, ma compagne, me suggère, alors que j’étais à peine rasséréné par la résilience de Diane, de lire, tout aussi expressément, bien qu’il ne fût pas dans mon programme, Mangez-le si vous voulez8 de Jean Teulé. Récit, tantôt brut, tantôt sordidement baroque, de l’abominable lynchage d’un gentil innocent par des villageois subitement rendus fous par la crainte d’un ennemi imaginaire, la haine de l’étranger, le Prussien, et la dévotion envers un autocrate, Napoléon III. Alors que je me demandais s’il était vraiment utile de développer sur 120 pages ce morbide et honteux fait divers — contemporain de la naissance de Proust, d’où mon entorse à la règle —, s’il était digne de l’avoir lu jusqu’au bout, je tombe, estomac noué, colère impuissante ravalée, sur trois colonnes du journal Le Monde, « En Syrie, le viol était le maître mot9», le témoignage d’Hasna Al-Hariri, le calvaire des femmes syriennes, la perte des leurs, l’emprisonnement, les tortures et le viol, et, si elles en ressortent vivantes, le bannissement de leurs propres familles. Face à la fiction et à la réalité, à la mémoire et à l’actualité, à la révolte et à l’indifférence, au déni, quel est le pouvoir de l’auteur ? Quelle est la posture du lecteur ?

Dès le lendemain matin, je recherchais une lecture reposée, un temps serein, une oasis à l’ombre des jeunes filles en fleur. D’où vient mon plaisir de lecteur ? Est-ce démodé, anachronique, que je me délecte en écoutant le phrasé, que je savoure le désuet, « J’aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit vous affliger […] », que je sourie des inattendues comparaisons, « elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus beaux carrés de romsteck […], comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les plus parfaits », que j’écoute la préciosité surannée des bavardages de salon, « En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la “composition” de son portefeuille “d’un goût très sûr, très délicat, très fin”. On aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. »

Lecture anachronique. Mais non. Si contemporaine, car le même jour je lisais dans Le Monde un sujet10 qui a dû à son tour alimenter les discussions de pause-café, « […] Prenons l’exemple du bitcoin […] des cryptomonnaies [qui] sont le résultat d’une [passionnante] pensée libertarienne et un peu anarchiste […] ».

Mais je m’égare. Ou plutôt l’évidente contemporanéité des scènes proustiennes m’éloigne de mon projet initial et la place manquera bientôt dans les quelques feuillets dont je dispose pour y relater mes lectures des chimères du XXIe siècle.

Intelligence artificielle et homme augmenté : Supposons que vous soyez un peu dépassé, que vous soyez toujours en retard d’une vague technologique, que, à peine dompté le premier ordinateur, vous ayez eu du mal à tisser la Toile, puis que vous soyez perdu dans Le Nuage, ou que pour vous Cellule ne rime pas avec Souche, bref que vous soyez un peu dépassé (ou même que vous ne le soyez pas) ; supposons que, pour rattraper ce retard, il vous soit impossible de lire tous les indigestes « machin-pour-les-nuls » ; mais supposons que vous aimiez le dépaysement, les grands espaces, l’aventure, l’action, le suspense, la poésie, l’amour, la diversité d’écriture, bref tout ce qui fait un magnifique roman épique, L’invention des corps11 de Pierre Ducrozet est pour vous. Solidaire d’Álvaro, poignant migrant et geek, et d’Adèle, brillante scientifique, j’ai exploré les réseaux du World Wide Web et les cellules du corps humain, j’ai tremblé devant les rêves fous des transhumanistes. Et, tour de force, porté par le récit, Pierre Ducrozet m’a limpidement fait comprendre (et parfois découvrir) cinquante ans d’inventions technologiques et côtoyer leurs géniaux-cynico-démagos inventeurs (car les protagonistes sont souvent bien réels). J’ai tellement été conquis par ce livre, qu’à peine lu, je l’ai offert à mes enfants comme un très utile roman d’aventures, comme je l’avais fait autrefois pour quelques Jules Verne.

Cryogénie et immortalité : Zero K12 de Don DeLillo a été la plus proustienne de mes lectures. Proust aurait apprécié cette immersion dans un étrange et ultime salon, un centre aseptisé de cryosuspension13 — car il s’agit bien, à 130° au-dessous de zéro, d’une suspension entre temps perdu et temps futur — où, accompagnant un être cher se faire congeler pour ressusciter un jour probable, il aurait décortiqué les arguments des promoteurs, « Sommes-nous en train de simuler la fin pour l’étudier, voire y survivre ? Sommes-nous en train d’adapter l’avenir pour l’intégrer dans notre cadre immédiat ? Viendra un jour où la mort sera inacceptable, même si la vie sur la planète est de plus en plus précaire » et se serait longuement interrogé, lui qui aimait tant ses parents, « me voici confronté à la mort d’une femme que j’admire et à la mort affreusement prématurée de l’homme qu’elle aime, qui se trouve être mon père. Et moi dans tout ça ? ».

Don DeLillo, comme Proust l’aurait fait, prend le temps de contextualiser, d’observer, puis de tirer le fil, conscient et inconscient, de cette chimère : presque mourir, volontairement, pour renaître. Mais alerte : « N’avez-vous pas ressenti cela ? La perte d’autonomie, l’impression d’être rendus virtuels. […] Ne vous arrive-t-il pas de vous sentir désincarnés ? […] Tous ces capteurs, dans les pièces, qui vous observent, vous écoutent, surveillent vos habitudes, évaluent votre potentiel. Toutes ces données connectées destinées à vous incorporer dans les mégadonnées. Y a-t-il quelque chose qui vous mette mal à l’aise ? Pensez au technovirus, à la panne générale des systèmes, à l’implosion mondiale ? Ou est-ce plus personnel ? Vous sentez-vous précipités dans une atroce panique numérique qui est partout et nulle part ? »

Zéro K mais pas Zéro risque ! Faut-il donc renoncer à l’éternité ?

Réparation : C’est une approche très différente de notre présent et de notre futur que Marie Darrieussecq, dans Notre vie dans les forêts14, romance.

Si, de tous les livres sur les chimères du XXIe siècle, c’est celui qui m’a touché le plus, peut-être parce qu’il est le moins technophile et le plus suggestif, je ne vous en dirai pourtant pas plus, bien que cela me démange. Je lis souvent la quatrième de couverture. C’est ce que j’ai fait… à tort. Cinq lignes seulement et c’était déjà trop d’indices. C’est un livre dans lequel j’aurais dû me jeter sans idée préconçue pour me laisser guider dans les forêts, m’y perdre et me faire surprendre.

Alors, chut ! Je me tais.

 

1 Rassurons-nous : en 2017, 89% de Français de plus de 15 ans ont lu au moins un livre et 25% plus de vingt. Source : Salon du Livre, Ministère de la Culture, mars 2018.
2 J’aurais pu aussi sélectionner Yuval Noah Harari (Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, 2017), Frédéric Beigbeder (Une vie sans fin, Grasset, 2018) et Jacques Attali (Meurtres, en toute intelligence, Fayard, 2018), chronique acide ou polar traitant des mêmes sujets.
3À la recherche du temps perdu, Un amour de Swann, de Marcel Proust, Gallimard, Quarto, 2013.
4Cosmopolis, de Don DeLillo, traduit de l’américain par Marianne Véron, Actes Sud, 2003.
5 À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Combray, de Marcel Proust, Gallimard, Quarto, 2013.
6 Der Spiegel. 27 octobre 2017.
7 Frappe-toi le cœur, d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2017.
8 Mangez-le si vous voulez, de Jean Teulé, Julliard, 2009.
9 Le Monde du 6 décembre 2017 – Article de Annick Cogean.
10 “La bourse de Chicago institutionnalise le bitcoin”, par Arnaud Leparmentier, Le Monde du 11 décembre 2017.
11 L’invention des corps, de Pierre Ducrozet, Actes Sud, 2017.
12 Zero K, de Don DeLillo, Actes Sud, 2017.
13 Ou cryoconservation. Services préventifs pre-mortem proposés aujourd’hui aux Etats-Unis et en Russie. À noter que la vie en EHPAD, le suicide assisté ou la cryoconservation, trois options radicalement différentes de la fin de vie — ou d’espérance de vie pour la dernière — sont budgétairement équivalentes !
14 Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq, P.O.L , 2017.