PERGUET Jean

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Page 99, Journal d’un lecteur : Correspondances et journaux

Cher lecteur, veux-tu que je te dise, je ne sais pas aujourd’hui comment commencer ce récit. Est-ce à cause de la chronique d’Agnès Desarthe, dans Le Monde : « Voici que revient la saison des résolutions. […] Et si nous recommencions plutôt à écrire, à nous écrire, les uns aux autres, des lettres, des vraies, avec enveloppes et timbres. Si, plutôt que de songer à devenir efficaces, nous choisissions de retourner à la lenteur du courrier : tortue postale contre lièvre informatique. Telle est la résolution que l’on brûle d’adopter en lisant : Tu aimes trop la littérature, elle te tuera ». Est-ce parce que je lisais alors une correspondance amoureuse de trente ans, les Lettres à Anne de François Mitterrand, que j’ai eu l’envie de plonger plus avant dans des correspondances réelles (épistolaires) ou fictives (littéraires) ?
Cela me pose alors question : quelle devrait être la nature de mes publications semestrielles ; Gérard Noiret m’a proposé de tenir un journal, limité à dix feuillets ; ainsi lecteur, que dois-je te proposer ? Correspondance, journal ou chronique ? Et finalement cela a-t-il une importance ?

Commençons puisque résolution est prise de correspondre.
Vois-tu, lecteur, avant le printemps 2015 (où j’ai initié « Page 99, Journal d’un lecteur ») je lisais pour le plaisir, sans prendre de notes, sans faire de fiche de lecture, faisant confiance à l’objet Livre, à sa tranche, à sa place dans la bibliothèque, au mois où je l’avais lu mentionné sur la page de garde, et plus que tout aux quelques pages cornées, aux petites croix au crayon à papier situant les « beaux » paragraphes, ceux qui provoquent une émotion et la prémonition qu’il faudra un jour les relire. Une collection d’indices qui n’ont pour éphémère mission que de raviver ma mémoire, de servir potentiellement un prosélytisme littéraire, ou probablement de sombrer dans l’obscure indifférence des livres fermés à tout jamais.

Vois-tu, lecteur, bien que les correspondances servent parfois à régler des comptes — comptes individuels : comme ce violent reproche « Tu as pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne » de Franz Kafka dans sa Lettre au père ; ou encore plus violent dans le même registre ce « Si vous saviez quelle femme est ma mère : un monstre et une monstruosité tout ensemble […] Elle me haïssait déjà avant ma naissance » jeté par Honoré de Balzac dans une des Lettres à l’Étrangère — comptes collectifs : comme cette sordide constatation, « C’est ça la famille, être ensemble aux enterrements, même si les liens ont été brisés… », tirée d’un récit construit comme une lettre trop tardive, Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider dont je lis régulièrement des chroniques dans M, le magazine du Monde — comptes partagés : comme effacement d’un obsessionnel « Tu n’as pas de père » entendu par la narratrice pendant toute sa jeunesse, un bouleversant déni avoué dans une lettre de sa mère, puis l’unique lettre du père, correspondances croisées que semblent commenter des silhouettes sans visage, dans ce récit épistolaire Le nom du père de Michèle Gazier — comptes rendus : comme ceux qu’on assemble dans leur intégralité, des plus insignifiants ou plus expressifs, comme ces Lettres d’une personnalité, en l’occurrence le poète Ossip Mandelstam, où l’on découvre au fil des jours, les réalités triviales de la vie d’un artiste en pleine révolution russe, les affres totalitaires du régime stalinien, sa funeste déportation… et quelques édifiants règlements de comptes entre partis, comités, académies, auteurs, un véritable feuilleton politico-littéraire — rassure-toi, lecteur, malgré ces résolutions épistolaires, je n’ai ici, dans « Page 99 », ni compte à régler, ni compte rendu à faire.

D’autant plus que les correspondances, à part les lettres ouvertes, sont destinées à des destinataires connus… et que je ne te connais pas. Ce que je regrette. Car vois-tu, si c’était le cas, je recevrais tes réponses, tes commentaires avec plaisir, curiosité et même un peu d’anxiété. Certes l’objet de tes commentaires serait sans conséquence, bien plus léger que celui, maladresse contre fierté, de Laissez-moi, où Marcelle Sauvageot déplace, dans le champ de la correspondance, le point de vue de l’expéditeur par celui de la destinataire, une amoureuse gravement malade qui reçoit de son amant un maladroit « Je me marie… notre amitié demeure… ».

Vois-tu, lecteur, après 2015, jusqu’à ce mois de novembre dernier, je lisais encore assez librement, persuadé que je ne devais que parcimonieusement, dans la limite de dix feuillets, te parler de tel livre ou tel article affectivement sélectionné, saisissant aussitôt dans un commentaire que je te destinais, ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait interpellé, reprenant quelques citations, survivance des pages cornées. J’avais la liberté de ne pouvoir sélectionner que ce qui m’intéressait, la prétention de t’intéresser à mes choix. J’avais le bénéfice de ne pas te connaître, toi destinataire anonyme d’une chronique dont on suppose qu’elle te trouvera, toi ou un autre, lecteur fidèle ou occasionnel, peu importe.
Le luxe de pouvoir témoigner de ses lectures sur un média, sans destinataire attitré, juste toi.

Mais sache, lecteur, que cette résolution suggérée de « correspondre par lettres » m’a finalement ramené rapidement au « journal ». Car à peine sorti des Lettres à Anne, j’ai découvert sur le présentoir de la bibliothèque le Journal pour Anne de François Mitterrand, où l’on retrouve, outre quelques lettres, des collages de coupures de journaux, des photographies, des illustrations, des cartes postales, un assemblage hétéroclite tantôt enfantin, naïf, tantôt inspiré, tantôt prétentieux, tantôt ironique, surprenant journal d’amour, destiné… à l’aimée, témoignage d’une époque que j’ai traversée, et qui provoqua chez moi une soudaine envie de lire, ou plutôt picorer dans le Journal de Franz Kafka. L’intérêt d’un Journal, contrairement aux correspondances, est que n’ayant a priori comme destinataire que soi-même, il ne devrait accepter aucune bienveillance, ne subir aucun filtre social, échapper à toute tentation manipulatrice. Outre son devoir de sincérité, il peut s’offrir le luxe de l’exhaustivité.

Changement donc de résolution personnelle : « Et si nous recommencions plutôt à écrire, les uns et les autres, des journaux, des vrais, sur carnet, au crayon et à la gomme ! » Enfin mon « Journal d’un lecteur » sera un vrai journal, écrit à chaud, chronologique, exhaustif, mixant le ressenti des lectures à celui des évènements. Ce que je fais maintenant.

Veux-tu que je te dise, lecteur, je ne sais aujourd’hui comment terminer ce journal : quarante-six pages se sont accumulées sur ce carnet en un semestre… que je ne sais plus choisir ici car chacune a son intérêt pour le destinataire unique que je fus.

Alors, la tentation me prend de demander au collectif improbable de mes auteurs, de t’offrir cette liste à la Prévert :

Chronique d’hiver1

Mort d’un jardinier2
Le vicomte pourfendu3
Couleurs de l’incendie4
Sur la lecture5
Fahrenheit 4516
Feuillets d’Hypnos7
La mort de près8
L’ère du Peuple9
[Sur] la place10
La nuit juste avant les forêts11
Mélancolie(s)12
Dépressions13
La brisure14
La Beauté15
Quelques-uns16
Dessinées, visages de femmes17
Journal pour Anne18
Journal19
Lettres à Anne20
Lettres à l’Étrangère21
Lettres22
[Aux] prénoms épicènes23
Tu t’appelais Maria Schneider24
Mercy, Mary, Patty25
Fantine26
Cosette26
Les misérables26
Le nom du père27
Lettre au père28
Laissez-moi29
La gaufre vagabonde30
Regarde les lumières mon amour31
Neuf histoires et un poème32
L’écriture comme un couteau33
Tu aimes trop la littérature, elle te tuera34
La poésie, c’est autre chose35

Poème surréaliste et nullement aléatoire de Paul Auster, Lucien Suel, Italo Calvino, Pierre Lemaitre, Marcel Proust, Ray Bradbury, René Char, Maurice Genevoix, Jean-Luc Mélenchon, Annie Ernaux, Bernard-Marie Koltès, Julie Deliquet, Herta Müller, Hélène Lenoir, Bruno Doucey et Thierry Renard, Camille Laurens, Murielle Szac, François Mitterrand, Franz Kafka, Honoré de Balzac, Ossip Mandelstam, Amélie Nothomb, Vanessa Schneider, Lola Lafon, Victor Hugo, Michèle Gazier, Marcelle Sauvageot, Jacques Darras, Raymond Carver, George Sand et Gustave Flaubert, et aussi, Jacques Bonnaffé.

Non lecteur, je ne t’assommerai pas plus avant par les détails. Si tu es curieux, clique sur ces titres qui ont muté en vers ; fais confiance à cette édition « augmentée », car malgré mes résolutions je suis déjà rattrapé par le lièvre informatique.
Promis, juré, cher lecteur, la prochaine fois je reviendrai à mes intuitions sélectives et simplificatrices : juste une chronique ; même si elle dénature l’essence même du journal.

PS : Quand reviendra la saison des résolutions, si tu commençais alors à me répondre, à commenter à ton tour. Saisis-toi du blog d’incertain regard : incertainregard.com/le-blog/ ! J’attends tes lettres avec impatience.

 

1Chronique d’hiver, Paul Auster, Actes Sud, 2013.
2Mort d’un jardinier, Lucien Suel, La Table ronde, 2008.
3Le vicomte pourfendu, Italo Calvino, Gallimard, Du monde entier, 2018.
4Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre, Albin Michel, 2018, et en version audio lue par l’auteur, Audiolib, 2018.
5Sur la lecture, Marcel Proust, Librio, 2013.
6Fahrenheit 451, Ray Bradbury, Gallimard, Folio SF, 2000.
7Feuillets d’Hypnos, René Char, dans Fureur et Mystère, Gallimard, Poésie, 1966.
8La mort de près, Maurice Genevoix, La Table ronde, 2016.
9L’ère du Peuple, Jean-Luc Mélenchon, Pluriel, 2017.
10La place, Annie Ernaux, prix Renaudot 1984, Galimard, Folio, 2016.
11La nuit juste avant les forêts, Bernard-Marie Koltès, Editions de Minuit, 1988.
12« Mélancolie(s) » à partir de Trois sœurs et Ivanov d’Anton Tchekhov, du « Collectif In Vitro » mis en scène par Julie Deliquet, 2017.
13Dépressions, Herta Müller, Gallimard, Folio, 2018.
14La brisure, Hélène Lenoir, Éditions de Minuit, 1994.
15La Beauté : éphéméride poétique pour chanter la vie, anthologie établie à l’occasion du 21e Printemps des poètes par Bruno Doucey et Thierry Renard, éditions Doucey, 2019.
16Quelques-uns, Camille Laurens, Gallimard, 2012.
17Dessinées : visages de femmes, poèmes d’amour, illustrations de Zaü accompagnées de poèmes contemporains de plusieurs auteurs, éditions Doucey, 2018.
18Journal pour Anne : 1964-1970, François Mitterrand, Gallimard, 2016.
19Journal, Franz Kafka, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Grasset, 2002.
20Lettres à Anne : 1962-1995, François Mitterrand, Gallimard, 2016.
21Lettres à l’Étrangère ou Lettres à Madame Hanska, Honoré de Balzac, Robert Laffont, 1999. Consultable en ligne sur gallica.bnf.fr
22Lettres, Ossip Mandelstam, Actes Sud, Babel, 2018.
23Les prénoms épicènes, Amélie Nothomb, Albin Michel, 2018.
24Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, Grasset, 2018.
25Mercy, Mary, Patty, Lola Lafon, Actes Sud, 2017.
26Les misérables, Victor Hugo, Gallimard, Folio Classique, 2017, et disponible en version audio aux éditions Thélème, 2018.
27Le nom du père, Michèle Gazier, Éditions du chemin de fer, 2018.
28Lettre au père, Franz Kafka, Gallimard, Folio, 2010.
29Laissez-moi, Marcelle Sauvageot, Libretto, 2018.
30La gaufre vagabonde, Jacques Darras, Éditions Cours Toujours, 2018.
31Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, Flammarion, 2018.
32Neuf histoires et un poème, Raymond Carver, Editions de l’Olivier, 2018.
33L’écriture comme un couteau, Annie Ernaux, dialogue par mail avec Frédéric-Yves Jeannet, Gallimard, Folio, 2011.
34Tu aimes trop la littérature, elle te tuera, correspondances de George Sand et Gustave Flaubert, Le Passeur, 2018.
35La poésie, c’est autre chose : petite conférence, Jacques Bonnaffé, Bayard, 2017.