PERGUET Jean [Page 99]

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

Page 99, journal d’un lecteur

Jean Perguet

Inspiré par L’écrivain imaginaire de Jean-Michel Maulpoix, Soumission de Michel Houellebecq, Le principe de Jérôme Ferrari, Otages intimes de Jeanne Benameur

Je ne sais plus qui, sûrement sur France Inter, affirmait que pour se faire une idée d’un livre, au delà de la quatrième de couverture, il allait directement à la page 99 — bien des livres ont au moins cent pages — ce moment où le livre hésite entre récit et roman, où l’essoufflement peut se faire déjà sentir. La page 99 est donc son « perce fût », soutirant un peu du cru à goûter, livrant couleur de robe, arôme du nez, sans risquer de dénaturer l’ensemble de l’ouvrage.

Page 99 sera donc le nom de ma rubrique, celle qu’incertain regard veut me confier au moins quelque temps. Le « journal littéraire » d’un lecteur vadrouilleur de la bibliothèque d’Achères.

L’écrivain imaginaire de Jean-Michel Maulpoix dominait une pile de quelques livres sélectionnés par Gérard Noiret pour un des « chantiers d’écriture » auquel je participais exceptionnellement pour préparer la nouvelle aventure d’incertain regard.

« J’aime les rythmes et les figures changeantes du monde qui est le mien : ses départs brusques et ses escales improvisées, ses trains de nuit qui grincent et leurs rideaux tirés, ses gares où l’on bat la semelle, ses cafés noirs que l’on partage avec ceux qu’on ne connaît pas, et la gamme entière de ses paysages qui se déhanchent ou qui s’enfuient par la portière à contre-sens. J’aime la façon dont il m’assaille et dont il m’ignore, la nudité même qu’il m’impose et la langue aiguë qu’il me parle. J’aime aller et venir entre le côté des livres et celui des gens, entre l’avion, la chambre et l’autobus, entre ici et ailleurs, quelqu’un d’autre et personne, quelque part et n’importe où. En chaque endroit, je suis chez moi, quoique contraint de m’en aller toujours, ne pouvant me poser nulle part puisque ma demeure est partout. »

Bingo ! Prose fluide et précise comme un paysage à découvrir. Mots simples et suggestifs qui rythment, sonorisent, parfument (ses gares où l’on bat la semelle, ses cafés noirs). Une invitation au voyage.

J’aime la littérature de voyage. Vais-je découvrir ici, encore, un écrivain voyageur ?

Je saute quelques pages.

« À Calais, les voitures des mangeurs de frites sont garées en rang d’oignon face à la mer, quand le vent gris et le froid du soir fait voler les papiers sur la plage aux eaux basses. On vient en amoureux ou en famille regarder les ferries s’en aller dans le crépuscule. On a baissé les vitres pour se sentir plus près de la mer et observer le bleu qui vire à l’encre noire, avec des bouquets de violettes, des roses et des pelures d’oranges. On aime l’infini mis à plat et l’odeur de friture d’un petit cornet gras et tiède. Des grains de sel au bout des doigts. »

La marque poétique est exigeante de par la sincérité qu’elle exige. Elle emprunte à la photographie les couleurs chaudes d’un kodachrome. Elle y ajoute le mouvement cinématographique et la saturation d’un technicolor. Elle se campe dans le réel par cette odeur de frites.

J’emprunte immédiatement ce livre que je ne lâcherai plus de la première ligne — « Un écrivain est une créature imaginaire. On le rêve, on ne le rencontre pas. Il n’existe pas, il fait semblant. Ce n’est guère qu’un nom, une espèce d’image convenue ou de légende tardive, la photographie d’un homme seul fait de plusieurs » — à la dernière — « Je n’aurai jamais pour église que ces minces monuments de papier qu’on appelle des livres. Ils me préservent de la tentation de croire et me contraignent à demeurer à la disposition de l’amour. Je m’offre en eux et je reçois, je m’agenouille, me relève et me couche. Mon ciel et moi allons boitant ; c’est là ce que j’appelle écrire » — et moi lire… avant de plonger dans sa bibliographie afin de prolonger cette savoureuse et émouvante rencontre par une future deuxième lecture.

J’y glane d’abord cette citation : « Le poème en prose est un objet mélancolique, tendu entre l’éternel et le transitoire, le désir de beauté et la conscience de la laideur. » Elle caractérise bien ce livre que je quitte.

J’y trouve ensuite ma lecture suivante, « L’Amérique n’existe pas », édité en e-book, impressions de voyage et photographies. Je survole quelques photos avant d’entamer sa lecture. Oui, décidément, Jean-Michel Maulpoix a le sens de l’instantané.

Quelques livres et une polémique journalistique plus tard, j’ai rattrapé un retard de lecture, la quasi intégrale de Michel Houellebecq d’Extension du domaine de la lutte à La carte et le territoire, afin de goûter au sulfureux Soumission que m’avait recommandé, sur France Inter, Bernard Maris, que je regrette encore et encore.

« … je n’avais que quarante-quatre ans. Que serais-je quand j’en aurais cinquante, soixante, davantage !… Je ne serais plus alors qu’une juxtaposition d’organes en décomposition lente, et ma vie deviendrait une torture incessante, morne et sans joie, mesquine. Ma bite est au fond le seul de mes organes qui ne se soit jamais manifesté à ma conscience par le biais de la douleur, mais par celui de la jouissance. »

Voici où mon parti pris de commencer mes commentaires de lecture par la page 99 me mène ! Mais je ne crois pas au hasard sous forme de canular. Au fil des pages, le sexe est toujours très présent chez Houellebecq. Le sexe dans son acception la plus crue, la moins fantasmée, souvent plus pornographique qu’érotique, dans une masculinité revendiquée.

« L’information éclata, en effet, peu après quatorze heures : l’UMP, l’UDI et le PS s’étaient entendus pour conclure un accord de gouvernement, un  » front républicain élargi  » et se ralliaient au candidat de la Fraternité musulmane ». Quels rapports donc entre le sexe et le thème du livre, la sidérante accession au pouvoir, de Mohamed Ben Habbes, le candidat de Fraternité musulmane, lors d’un deuxième tour l’opposant à Marine Le Pen, en 2022 après le deuxième quinquennat de François Hollande ? Quels rapports avec cette fracture de guerre civile qui va vite diluer les dernières valeurs d’une société occidentale vieillissante dans les compromis et la soumission à la culture musulmane ?

Quel rapport avec la troisième dimension du roman, celle portée par les références à notre culture judéo-chrétienne par l’intermédiaire de quelques témoins littéraires du 19ème siècle « …l’évolution de Durtal (et celle de Huysmans lui-même), de Là-bas, dans les premières pages duquel il prononçait ses adieux au naturalisme, jusqu’à L’Oblat et La Cathédrale, c’était la conversion au catholicisme. »

ou l’un des poètes du 20ème

« À ma grande surprise, d’une voix ferme et bien scandée, il se mit à réciter du Péguy :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût pour une juste guerre…

Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre

Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. »

Houellebecq a cette dérangeante capacité de nous interpeler, de nous choquer, mais surtout de nous affranchir en pétrissant dans une fiction cohérente les dérives de l’amour vers la sexualité marchande, le glissement de l’économie réelle vers l’ultralibéralisme financier, l’éclatement de la famille vers l’individu, la métamorphose du discours philosophique vers le « storytelling » ; en malaxant nos origines, nos héritages sociaux et culturels ; en modelant, à partir de ses constats et de ses prémonitions, sa propre vision de notre futur ; en tranchant à vif dans notre passivité intellectuelle.

Une écriture simple, sans fioriture, sans effet de style, assortie de citations, de références, d’un nécessaire travail documentaire.

Houellebecq écorche nos phobies ou nos tabous – argent, sexe, maladie, vieillissement, solitude, pouvoir, manipulation, clientélisme – et nous oblige à lire ce que nous préférons ne voir ni entendre.

Ici, dans ce livre, il nous force à percevoir, une fois de plus, que c’est l’appétence des mâles pour le sexe, l’argent, les privilèges qui nous amènerait, laïcs, à nous soumettre à une religion que l’on craint certes, mais qui nous fascine tout autant car elle a maintenu dans ses territoires d’influence le confort du patriarcat, la sécurité de l’allégeance à des codes et à des règles. Mais surtout parce qu’elle réveille en nous quelques uns de nos fantasmes, en particulier celui d’une complaisante soumission à l’érotisme des harems des contes des mille et une nuit.

Fasciné par la subtilité de son écriture, l’évocation de ses ambiances, l’ambiguïté de ses personnages, je m’étais promis de lire dès que possible un autre roman de Jérôme Ferrari. D’autant plus que je l’avais aussi découvert en temps que traducteur du corse vers le français dans Murtoriu de Marc Biancarelli, glaçant mélange d’ethnologie contemporaine, de roman noir et de sonnante poésie. Deux univers très proches qui avait dû séduire le traducteur.

Sur son petit chevalet dans le format longiligne d’Actes Sud, un personnage énigmatique traversant une lumière glauque précédé de son pluvieux reflet attire mon regard. C’est plus la mention de l’auteur, Jérôme Ferrari, que celle du coup de cœur de Mélanie notre libraire, et encore moins du titre, Le principe, qui provoqua un achat impulsif sans lecture de la 4ème de couverture ni préliminaires invitations des critiques. Pas même un regard sur la page 99. J’ai commencé comme tout un chacun par le début.

« Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par dessus l’épaule de Dieu. Il n’y eut pas de miracle, bien sûr, ni même en vérité, rien qui ressemblât de près ou de loin à l’épaule de Dieu… Pour vous ce fut d’abord le silence, et l’éblouissement d’un vertige plus précieux que le bonheur.

Vous ne pouviez pas dormir. »

Dès la première ligne, le vouvoiement m’interpelle. Ce « vous » me positionne en témoin qui ne peut pas simplement regarder dans le rétroviseur de l’histoire mais déclenche une introspection sur ma propre formation, ma culture scientifique, mon implication dans quarante années d’industrialisation cybernétique aux effets autant positifs que néfastes.

Jérôme Ferrari me met à vif à nouveau. S’il s’empare d’un personnage, le physicien allemand Werner Heisenberg, et d’une avancée théorique exceptionnelle, le principe d’incertitude qui lui vaut le prix Nobel de physique en 1932, il met en scène les débats théoriques et les expérimentations qui traverseront le nazisme ; la course à l’armement, qui déboucha sur les génocides instantanés d’Hiroshima et Nagasaki ; l’enfermement des physiciens allemands à la fin de la guerre. Il n’écrit ni une biographie, ni un livre à charge, ni un essai philosophique. Ce livre est un labyrinthe.

L’écriture est là, lumineuse et sombre à la fois. « Maintenant c’est le monde tout entier que vous regardez s’effacer au coin d’une rue de Leipzig, un matin de janvier 1937. Vous tendez votre sébile du secours d’hiver aux passants… Vous ne pouvez plus vous rappeler pourquoi vous agissez ainsi mais c’est sans importance parce que le monde s’efface, le monde tout entier. Vous regardez autour de vous en essayant de comprendre ce qui a changé. Vous pouvez toucher les immeubles, sentir la pierre glacée sous vos doigts, mais vous ne vous fiez pas à vos sensations. Tout est mensonger. »

Soutenues par son style fait de longues phrases irriguées de la richesse sonore des mots, ces sensations d’incertitude, d’hésitation, de perte de repère m’accompagneront tout le long de la première partie de l’ouvrage soulevant mes propres interrogations.

Au moment où cette pâte littéraire, scientifique et historique se repose, où l’énumération de tous les savants et de leurs avancées lasse, où le style estompe la cruauté, où la fiction dédouane le réel, l’histoire bascule. Fini le lyrisme. L’écriture devient journalistique, froide comme une chambre d’accusation pour mieux me confronter aux faits, me confiner au milieu des suspects, me confronter aux coupables. « Le soir du 6 août, le commandant Rittner s’isole à l’étage en compagnie du professeur Hahn pour lui annoncer qu’une bombe à uranium vient d’exploser à Hiroshima et il le voit se briser net, comme atteint par un coup mortel. Il le soutient, il lui glisse dans la main un verre de gin qu’il doit l’aider à porter à ses lèvres avant de le resservir…

Ils sont soulagés de ne pas avoir construit la bombe, ils s’en félicitent bruyamment, mais ils sont aussi terriblement vexés que les Américains y soient parvenus en exploitant sans vergogne une découverte allemande. »

L’incertitude triomphe encore et le sentiment d’auto-responsabilité avec. Car, à travers ce roman, qui certes débouche sur une tragédie incommensurable — aucun de nous n’est responsable de centaines de milliers de morts — j’avais aussi en contre-chant mes propres études de physique et de mathématiques, mon métier d’ingénieur et toutes les découvertes qui ont depuis accompagné chacun de nous dans sa vie : transistor, circuit intégré, internet, temps réel, informatique sémantique et, aujourd’hui, « bigdata » et « réseaux sociaux ».

Chacun de nous contribue aux usages, soit en consommateur, soit en concepteur, soit en producteur, soit en organisateur ; chacun de nous y trouve reconnaissance professionnelle et sociale ; chacun de nous, court, n’a pas le temps, ni le choix, de se poser, de raisonner, de sonder en lui les valeurs d’éthique, de projeter l’avenir.

« Non, les choses les plus simples, ils ne les comprennent pas. »

Jérôme Ferrari, nous plonge dans l’incertitude, qu’elle soit quantique ou universelle. Sommes-nous, nous aussi, des Werner Heisenberg ?

À chaque rentrée littéraire j’aime bien passer chez Neverland [librairie,NDLR]. Histoire de découvrir quels titres auront été mis en valeur par Mélanie au-delà de ceux qui auront été systématiquement relayés dans les rubriques des journaux et de la radio. Occasion aussi de se rapprocher de quelques vieux complices qui m’ont déjà subjugué ou qui ont fait un détour par la bibliothèque d’Achères. Cette année je retrouve ainsi Boualem Sansal dont Le village de l’allemand est à mon avis une lecture obligatoire pour qui veut comprendre la racine et les ramifications des évènements qui, du Moyen-Orient à l’Occident, gangrènent notre fragile démocratie. J’achète son 2084 que je commenterai plus tard, lors d’un prochain journal. Mais c’est Jeanne Benameur avec son Otages intimes que je souhaite mettre en avant aujourd’hui.

Jeanne Benameur me séduit et m’irrite à la fois. Ces deux perceptions étant intimement liées. Tout chez elle, dans sa poésie comme dans sa prose, est sentiment. Elle puise dans l’intime d’un personnage, en fabrique une intrigue, y invite d’autres intimités. Elle brode alors autour de leurs émois, de leurs doutes, de leurs peurs. Et de cela nait un livre envôutant où l’âme est devenue chair. C’est par jalousie qu’elle m’irrite. Celle de tant peiner, pour ma part, à dépasser l’écriture descriptive pour ne jamais atteindre comme elle l’évocation suggestive, l’observation du rien qui rapproche du spirituel.

« Elle a fermé les yeux et laisse les bruits feutrés de la ville venir jusqu’à elle. Mais c’est la voix d’Etienne qui vibre encore dans sa tête, une voix qui semble prendre appui sur chaque mot. Elle repense au phrasé si déroutant parfois des femmes qu’elle écoute, dans son bureau. Les mots qui arrivent comme appelés par on ne sait quoi et qui brusquement s’arrêtent. L’effroi. Un silence de chaos. Elle qui a appris à surtout ne pas essayer de mettre de l’ordre. C’est du chaos que reviendra la parole, si elle revient. C’est comme ça. Il a fallu apprendre. »

Ici ce ne sont que phrases courtes. Rien n’est inutile. Sentiment, bruit, silence, intonation, geste, attitude, simplement assemblés.

« Et ce visage, il sait qu’il ne l’oubliera plus jamais. Il correspond tellement à la voix. Des traits fins, sans aucune mollesse. La fermeté, la distinction, oui. Ce qu’il n’attendait pas c’est l’immense lassitude. Et quelque chose d’absent. Leurs regards se croisent. Aucun des deux ne cherche à esquiver. Pourtant il n’y a aucun partage. En silence, le constat : ni haine ni fraternité. »

Elle nous force à côtoyer, autour d’un otage traditionnel — comme l’a été Jean-Paul Kauffmann — un ravisseur, une mère, un artiste, une exilée, une humanitaire. Surtout nous-même montrant que nous sommes tous otages de quelque chose ; en tout les cas otage de notre histoire et de notre pudeur protégeant notre intimité d’une coupable indifférence.

En lisant ce livre — est-ce que cela a inspiré Jeanne ? — j’ai aussi retrouvé beaucoup de La maison du retour de Jean-Paul Kauffmann lui-même. Comme si Jeanne avait filtré ce livre, en puisant les émotions, pour construire sa propre fiction, sa propre promesse :

« Et il sait maintenant qu’il n’aura pas assez de tous ses jours et de toutes ses nuits pour aller chercher dans le monde de quoi nourrir l’espérance. »

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