PINHAS-DELPUECH Rosie

incertain regard – N°16 – Eté 2018

Lettres de souffle et de plomb

Ce chapitre est extrait d’un livre en cours, qui s’appellera Lettres de souffle et de plomb. Il s’agit d’une fiction documentaire sur un moment dans la naissance de l’hébreu moderne. Au tout début du XXème siècle, l’un des trois grands écrivains fondateurs de la littérature hébraïque moderne passe quatre ans à Londres et dans ce lieu hautement improbable écrit une des pages les plus mémorables de l’hébreu moderne.

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Whitechapel

En 1902 et 1904, deux hommes venant de deux directions opposées arrivent à Londres, dans le quartier de Whitechapel. L’un est Jack London, il vient d’Amérique et se rend dans le coin le plus miséreux de la ville où il réside durant un été, déguisé en marin, pour y faire un reportage sur une des populations les plus déshéritées de l’époque. L’autre est Yossef Hayim Brenner, il a fui la Russie après son service militaire dans l’armée du tsar parce qu’il ne veut pas faire la guerre contre le Japon, et se rend à Londres pour émigrer éventuellement en Amérique, ou bien en Palestine, il ne sait pas encore. Il passera quatre ans à Whitechapel, dans une solitude insulaire, et se jettera à corps perdu dans le combat pour une langue, au milieu de la pire des misères.

Les deux hommes auraient pu se rencontrer, s’apprécier, tant leurs regards d’écrivains se croisent parfois, dans un même sentiment de révolte devant ce qu’ils voient. Jack London circulera plutôt parmi les Irlandais, Brenner habitera avec ses coreligionnaires, les deux communautés occupent les cercles les plus bas de l’enfer dantesque que décrivent les deux auteurs.

A cinq minutes de marche du centre, Jack London loue deux chambres : l’une à Mile End Road où il vient de temps en temps se réfugier en cachette, pour changer de linge, prendre une douche, un vrai repas, quand la vie de clochard devient trop dure. Et une autre, « près du Pool, non loin de Limehouse » qu’il partage avec deux ouvriers. Il dort aussi dans la rue, sur un banc, à l’asile de nuit, dortoir public qu’il faut quitter au petit matin, et raconte que sans cette chambre où il reprend ponctuellement des forces, il n’aurait pas pu tenir le coup. Dans ce vaste faubourg en plein cœur de l’East End, dans un quartier sordide, des dizaines de milliers de personnes déambulent dans la froideur de la nuit, raconte London. Plusieurs familles occupent des pièces uniques où parfois des vivants dorment à côté de leurs morts qu’ils ne peuvent enterrer, faute de moyens. Des petits enfants agglutinés comme des mouches plongent les bras dans une putréfaction liquide, le pavé est visqueux, les rues pleines de cris. « C’est un gigantesque taudis, un lieu impropre à la vie, un ghetto où deux millions de travailleurs s’entassent, procréent et meurent. » Ghetto est un mot générique pour Jack London qui l’applique à tout le quartier de Whitechapel et de l’East End.

Sur ces deux millions de travailleurs, 900 000 d’entre eux vivent dans des conditions illégales. Jack London écoute les conversations de la rue, les pauvres rejettent « la responsabilité de leur condition sur les immigrés étrangers, les Juifs polonais et russes surtout ». Sur les terrains vagues de Mile End, des ouvriers anglais se plaignent : « Qu’est-ce que tu fais de cette main-d’œuvre bon marché qui nous vient de l’étranger ? Les Juifs de Whitechapel sont en train de nous couper la gorge ! Ces gars-là n’ont aucune spécialisation, n’ont pas de syndicats, se coupent la gorge mutuellement et ils nous couperaient la nôtre si nous n’étions pas défendus par un syndicat efficace ».

La pression des syndicats britanniques, – auxquels les juifs n’ont pas accès – et le Aliens Act de 1905 limiteront l’entrée des immigrés sur le sol britannique. La motion est soutenue devant le Parlement par Lord Balfour, le même député qui, en 1917, fera voter la nécessité d’un « foyer juif » en Palestine, d’une terre d’asile pour ces aliens, ces étrangers, qui posaient problème sur le sol britannique et ne s’assimilaient pas aux good manners, aux bonnes manières, de l’ouvrier anglais.

La présence de 100 000 émigrés juifs à Whitechapel, écrit Peter Ackroyd dans son histoire de Londres, ne faisait qu’accentuer l’exotisme du quartier et comme il se situait géographiquement à l’est, « on l’associa à un autre Est, bien plus vaste, l’Orient qui, au-delà des limites de la chrétienté, menaçait les frontières de l’Europe. » En 1887, avant Jack London, Beatrice Webb, une sociologue déguisée en apprenti tailleur se glisse dans l’East End, observe les Juifs et, dans un raccourci qui agglutine exotisme et Orient, les qualifie « d’Aborigènes de l’East End ».

Avec quelques légères retouches cosmétiques, Brenner pourrait bien ressembler à un Aborigène : il n’est pas un chétif enfant de yeshiva juive. Petit, trapu, carré, le nez épaté et fort, la chevelure drue en bataille, il est parti sur les routes dès l’âge de quinze ans, puis il a fait son service militaire dans l’armée du tsar, parmi les paysans et les moujiks, sans se défiler d’aucune tâche. Il a une allure plébéienne, il parle et rit fort, écrit Anita Shapiro, sa biographe. En fait, il veut aller à New York, mais il n’a pas d’argent, « alors il faut que j’aille à Londres, il n’y a pas d’autre endroit », écrit-il au grand poète Bialik qui a financièrement contribué à sa fuite. Dans tout le milieu hébraïsant d’Europe de l’Est, on le connaît déjà. C’est un jeune écrivain de grand talent. Il devrait soigner son style, écrire un peu mieux, dit Bialik, mais il l’aide à chacun de ses pas. Et le 2 avril 1904, Brenner arrive à Londres sans bagages, ni argent, ni adresse où aller et se rend évidemment dans l’East End où il croise un gars de chez lui qui lui propose de partager sa chambre, au 66, Jubilee Street, perpendiculaire à Mile End Road, à deux pas de chez Jack London.

La suite est de la plume même de Brenner qui, dans son hébreu gauche d’Aborigène juif, décrit Whitechapel en 1904, dans cette langue qu’il fait naître au plus près de la modernité, à l’orée du XXème siècle industriel, ouvrier et capitaliste. Je le traduis comme il l’écrit :

Londres est une grande ville, très grande et obscure, très pleine de rues tortueuses. Ses jours et ses nuits sont enfumés et poussiéreux, nombre de ses gens s’y perdent, affamés et nus, quand ils cherchent et cherchent chaque chose et n’espèrent plus rien. Sur leur dos se dresse un nombre important de personnages très occupés, lecteurs de journaux, coiffés de chapeaux cylindres et transportés en calèche. L’Est avec ses créatures courbées, arriérées, fatiguées et petites ; puis la rue de la banque avec ses énormes marchands, grands, gens de stature, dressés, sûrs d’eux ; et de l’autre, les scribes et clercs, titubants et innombrables.

Et une fois que tu as franchi toutes les étapes légales de l’entrée dans la ville, tu es conduit au shelter dans Lemanstreet et tu es accueilli par un Gewalt ! (oh, misère ! en yiddish). Te voilà arrivé à l’est de Londres, l’endroit d’où monte l’haleine et la moisissure des maisons de sueur, (sweatshops), de tous ceux qui fabriquent des chapeaux et tous les petits commerces juifs, depuis les épiceries jusqu’aux remèdes contre les ulcères des jambes. Un endroit où se décomposent et pourrissent dans la puanteur, comme ces poissons et ces fruits transportés sur des chariots le long des Lanes, où l’on respire un air brumeux, plein et vide à la fois, d’où l’on espère tirer sa subsistance.

Et nous sommes tous ici dans un fog, obscur, fumeux et poussiéreux. Le fog est une vapeur, un brouillard, une chose mystique, sombre, poétique, il est épais, oppressant, humide. Et ceux qui n’ont pas de maison, n’ont pas où s’abriter et quand tu sors dans la rue, tu vois presque les becs de gaz allumés de jour, mais non le coin de la rue. A l’heure du fog, tu ne vois rien à moins d’y mettre le nez et même alors, tu vois de l’intérieur des vapeurs.

Et je reviens sur l’East End dont une majorité des habitants sont nos frères, Bnei Israël, qui y ont formé un ghetto en tous points : ils sont exploités, inorganisés, vivant de débrouille. Le juif est une créature qui se noie dans le crachat et dont le sang n’a même pas la valeur d’un crachat, qui pèse sur tous et d’abord sur lui-même, qui ne produit jamais ce dont il a besoin et qui ne jouit jamais des fruits de son labeur, pour qui tout lieu est un exil et qui n’a pas la moindre volonté d’aller à un endroit qui ne lui sera pas un exil, qui n’a pas sa propre langue, ni de nature qui lui soit proche, qui n’a pas de grands écrits parmi les siens, qui n’a pas de quoi vivre, ni un coin où fuir.

C’est violent et désespéré. Durant tout son séjour à Londres mais en Europe aussi et en Russie, et comme Louis Zamenhof en quelque sorte, Brenner est révulsé par la misère, la souffrance, le dénuement matériel et intellectuel de son peuple. « Les Anglais ont leurs traditions sportives, écrit-il, leur littérature contemporaine est superficielle, mais nous autres, juifs de Russie, nous n’avons rien, nous sommes vides. Il n’y a pas d’éducation hébraïque culturelle, pas de littérature, ni de journaux, ni d’art dramatique, juste un sol pauvre où marcher à quatre pattes. »

Et pourtant, c’est pour eux, pour ce peuple de gueux au sein duquel il vit qu’il se battra pour créer une culture dans une nouvelle langue, pour les aider à relever la tête, à ne plus marcher à quatre pattes.