RENARD Thierry

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

Carte blanche à Thierry Renard

Hommage à Pier Paolo Pasolini

PPP

à la mémoire de Pier Paolo Pasolini

Je te devais au moins ça, Pier Paolo, ces quelques lignes et vers mélangés.
Ami, si différents l’un de l’autre, et pourtant également si proches.
Ami, si proches et si lointains, à la fois.
Toi et moi, Pier Paolo. Toi plus moi.
Comme j’ai coutume de dire, deux versants d’un même feu.

J’avais douze ans quand tu es mort assassiné, début novembre 1975.
J’avais douze ans, et je venais de passer mon mois d’août en famille, à Ravenne, en Italie.
J’avais douze ans, alors…
Et je ne te connaissais pas encore. Ton nom peut-être, ou ton visage vu à la télé.
Je n’avais encore jamais écrit de la main droite tes initiales : PPP.

le soleil gronde un peu
la mer étend ses bras
le siècle est nettoyé
par d’obscures rafales
le temps passe un peu vite
du côté d’Ostia Antica
et les héros s’épuisent
à vouloir l’impossible
tout ce petit monde-là
n’a pas oublié
les chagrins les regrets
les amours et les haines
les soirs d’apprentissage
les matins couverts de brume
et la main tendue
et vice et versa
tout ce qui se confond
tout ce qui se cache
ou se replie
derrière la haute muraille
des apparences
un regard indifférent
l’autre versant qui s’assombrit

la dégringolade dans l’éloignement
mais pas un mot devant l’autre
plus haut que l’autre
pas un mot
même pour simplement
dire bonjour
pas un mot même nu
même cru
il n’y a là
rien de définitif
de sacré d’absolu
rien d’universel non plus
d’éternel de parfait
rien
et c’est
déjà beaucoup
tout ou presque
presque tout
et la main tendue
aujourd’hui la fatigue de la route
a vaincu l’ennui du chemin

*

Malade et lisant Pasolini

« Notre histoire ! étau
de pur amour, force
rationnelle et divine. »

Pier Paolo Pasolini,
Le rossignol de l’Église catholique

L’heure tourne
et je me sens si las
Contre toute attente
je suis malade
et ces derniers temps
mes crises sont rapprochées
J’aimerais appeler à l’aide
qu’on me porte secours
Je voudrais pouvoir hurler
mais surtout je voudrais bien
expérimenter la suite
goûter à des mets inexplorés

Nous sommes toi et moi
très différents Pier Paolo
Nous n’avons connu
ni les mêmes frustrations
ni les mêmes tourments
ni les mêmes égarements
Ma jeunesse fut heureuse
la tienne plus agitée
Mais l’une et l’autre aujourd’hui
sont à jamais perdues

Pier Paolo tes écrits tes films
tes images et tes mots
sont dans mon sang
Tu me traverses de toutes parts
Tu finis même
par encombrer mon cerveau
Pier Paolo comme toi
je n’ai pas toujours
fait les bons choix
Certes tu es plus illustre
ton nom résonne un peu partout
Mais tes vers affranchis anormaux
continuent de parler
par ma bouche
continuent de s’écrire en moi

Nous sommes de la même bande
Pier Paolo
de la même ethnie du même attroupement
Nos investigations morales
un jour ou l’autre finiront par payer
par porter leurs plus amers fruits
Un jour ou l’autre Pier Paolo
notre monde deviendra plus supportable
et nos existences sans aucun doute
beaucoup moins risquées
Un jour ou l’autre Pier Paolo
toi et moi nous serons en effet
des individus un peu plus recommandables

Vivre fatigue incontestablement
Mais l’essentiel est ailleurs
cela a déjà pu se vérifier

L’essentiel c’est l’incroyable
beauté des choses
C’est l’amorce contradictoire
et bondissante
C’est le parfum des jours
l’arrogance extrême de la nuit
C’est ton délire et le mien
mis bout à bout
L’essentiel c’est tout
ce que l’on ne parvient pas
à formuler

Ma maladie est étendue
une sorte de dépression
mélangée à de l’amour de vivre
Une contradiction je suis
une contradiction évidente
Et le diabète ne m’épargne pas
lui non plus
quand dans mes veines ont passé
deux litres de bourbon
J’attends patiemment le verdict
M’aimera-t-elle encore
après le krach

Il y a des moucherons
il y a des cafards
Et il y a toujours trop
de nostalgiques

*

Des livres, des films, des titres, Pier Paolo, enveloppent aujourd’hui mon esprit.
Accattone
Théorème
Pétrole
Mamma Roma
Qui je suis
L’Odeur de l’Inde
Écrits corsaires
Je suis vivant
La Rage, ou La Rabbia
La Ricotta
Adulte ? Jamais
Les Cendres de Gramsci

Des livres, des films, des titres que je n’oublierai pas de si tôt.
Des œuvres, pour moi, fondamentales, et très vite devenues indispensables.
Des œuvres de vie, de la vie et, surtout, en vie.
Des œuvres « de chair et de sang ».

Tes poèmes, tes romans, tes images, ta voix, tes mots, ton cinéma, ta spiritualité et même ta sexualité, n’ont plus aucun secret pour moi. Tu m’as appris avec fermeté le communisme sentimental et l’amour absolu.

Désormais, je sais écrire de ma main droite tes propres initiales.

PPP