RENARD Thierry

incertain regard – N° 18 – Eté 2019 : Carte blanche à Thierry Renard : Prose pour Chengdu

« De même qu’il y a des livres sur les ruches, sur les cités de nids, sur la constitution des colonies de madrépores, pourquoi n’étudie-t-on pas les villes humaines ? »

Paul Claudel, Connaissance de l’Est

Au départ, je me suis dit que j’allais écrire un long poème tourné vers cette ville découverte à la fin de l’été 2017. Et puis plus rien n’est venu. Tout est resté en moi enfoui. Là-bas, pourtant, je me suis fait de nouveaux amis, les poètes Shu Cai, Liang Ping et Jidi Majia.
Chengdu ne se visite pas, Chengdu s’explore. Des grandes avenues à la plus petite ruelle, Chengdu se dévoile au fil des heures. Étonnante cité où j’ai perdu mon nom, entre les hauts immeubles et les vastes coins de nature. Chengdu, encore, où j’ai appris à redevenir celui que je fus.

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Il y a des jours où l’on désespère un peu de tout. C’est dans le sang que cela se passe. On a trop mangé, trop bu, le sucre de nouveau s’est installé dans le corps. L’humeur, habituellement changeante, devient mauvaise durablement. Un rien vous agace, vous agresse ou, mieux, vous transporte au loin. Tout est écœurant. Malgré la bonne ambiance et le partage. Malgré les rires éclatants et les mains offertes. Malgré la vie qui a le dessus sur chaque chose.
Et, à la maison, l’atmosphère est lourde, on se sent mal accueilli. On est de trop. Et le sucre traverse et retraverse les veines humaines à chaque instant. La tête est lourde, les tempes sont chaudes. Malgré l’hiver qui vient, et le froid au dehors.

On rêve d’innocence, de tendresse totale. On se parle à soi-même. On s’agite en silence, dans l’immobilité du salon. On voudrait prier une bonne fois pour toutes. Mais on ne croit pas. On n’a pas l’horizon assez dégagé devant soi. Pas de perspective claire dans l’au-delà. Tout est tellement prévisible. Tout est terriblement terrestre. Le futur reste méconnu.
Il faudrait faire attention, ne prendre aucun risque, perdre du poids, afin de prolonger l’existence de quelques lignes, de quelques livres, encore… Pour le plaisir des uns et pour le bien des autres. Ce que l’on redoute, par-dessus tout, c’est l’indifférence muette. On voudrait tellement ne pas, voire ne jamais, perdre pied.

Alors, on retourne à Chengdu. Par l’esprit. Par le cœur. Par le corps, aussi. On y est comme chez soi. C’est en Chine, à l’autre bout du monde. Et c’est ici, chez nous. On y est invité. Pour la plus noble des causes. Pour la poésie.
À Chengdu, comme le dit mon ami, le poète Mohammed El Amraoui, il fait doux. Tout est doux, même la douceur de l’air quand, vers le soir, on songe aux nuits d’Orient et à la quiétude absolue. Ici, j’ai déposé tous mes objets familiers sur le grand bureau de la chambre. Et j’ai, sur le sol, posé mes valises.

Tout d’abord, on y a cru. À la beauté sur terre, bien entendu. On a cru notre rêve possible, réalisable. C’est pourquoi il nous a fallu bâtir notre maison et chanter ce qui naît.
Carnaval des grimaçants, corps et visages confondus, liberté grande ou tyrannie du beau… Beauté fatale, beauté du diable, beauté du geste, beauté du monde, beauté des choses, beauté dans l’art, et bien d’autres apparences, encore, multipliées.

Attention, attention, les sources de la Beauté ne sont pas à vendre… Nous ferons tout pour les empêcher de tarir.
Mais il y a tout dans un poème, ou dans une prose poétique. Il y a ce vieux monde réconcilié, apaisé. Il y a la vaste nudité des corps. Alors pourquoi ne pas, voire ne jamais, croire à la beauté du monde et des choses de ce monde ? Comment, d’ailleurs, ne pas croire à toutes ces beautés si différentes ?

Nous n’avons rien voulu éluder. Nous avons voulu tout dépeindre, et n’échapper à rien de connu ou d’inconnu. Nous avons voulu dire, encore, les mille facettes de la beauté sur la terre. L’exercice fut périlleux, mais le résultat est là, maintenant, très prometteur. L’exercice fut contraignant, en effet, mais tout cela toujours fait partie du voyage.
Un livre, c’est comme une maison, nous l’avons dit, une maison avec un toit, une cheminée, quelques murs, des pièces plus ou moins grandes, des portes et des fenêtres. Une maison d’arrêt ; on y fait halte.
Halte, jusqu’à ce que nos forces d’évocation se libèrent, et se soulèvent…

À Chengdu, les rencontres sont familières et le rire est au rendez-vous. La nourriture est bonne, excellente, même. Et les restaurants sont accueillants. Fourmillants. Et les amis sont nombreux.
Parcs, musées, avenues et immeubles gigantesques, vieux quartiers et ville moderne, petites boutiques obscures, bibliothèques et librairies, lieux de pèlerinage, lieux saints, lieux finalement magiques. Arbres et rivières. Temples secrets. Tout ici m’a aidé à reprendre mon souffle.
Chengdu, étonnante cité, où j’ai retrouvé un nom, Li Ru.

Et la Beauté, l’éternelle Beauté, dans tout ça ? Elle continue de se consumer dans le poème. Elle apparaît et, aussitôt, elle disparaît.
Attention ! Les sources de la Beauté ne sont plus à vendre. Et l’objet que vous tenez dans vos mains est un livre, un livre ouvert sur le monde.
Je suis à Chengdu, pour l’éternité.

Il y a des jours où Chengdu se ressemble.

Vénissieux, le lundi 17 décembre 2018 ; même endroit, le 30.

Thierry Renard (Li Ru)

 

 

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Carte blanche à Thierry Renard : Hommage à Pier Paolo Pasolini

PPP

à la mémoire de Pier Paolo Pasolini

Je te devais au moins ça, Pier Paolo, ces quelques lignes et vers mélangés.
Ami, si différents l’un de l’autre, et pourtant également si proches.
Ami, si proches et si lointains, à la fois.
Toi et moi, Pier Paolo. Toi plus moi.
Comme j’ai coutume de dire, deux versants d’un même feu.

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J’avais douze ans quand tu es mort assassiné, début novembre 1975.
J’avais douze ans, et je venais de passer mon mois d’août en famille, à Ravenne, en Italie.
J’avais douze ans, alors…
Et je ne te connaissais pas encore. Ton nom peut-être, ou ton visage vu à la télé.
Je n’avais encore jamais écrit de la main droite tes initiales : PPP.

le soleil gronde un peu
la mer étend ses bras
le siècle est nettoyé
par d’obscures rafales
le temps passe un peu vite
du côté d’Ostia Antica
et les héros s’épuisent
à vouloir l’impossible
tout ce petit monde-là
n’a pas oublié
les chagrins les regrets
les amours et les haines
les soirs d’apprentissage
les matins couverts de brume
et la main tendue
et vice et versa
tout ce qui se confond
tout ce qui se cache
ou se replie
derrière la haute muraille
des apparences
un regard indifférent
l’autre versant qui s’assombrit

la dégringolade dans l’éloignement
mais pas un mot devant l’autre
plus haut que l’autre
pas un mot
même pour simplement
dire bonjour
pas un mot même nu
même cru
il n’y a là
rien de définitif
de sacré d’absolu
rien d’universel non plus
d’éternel de parfait
rien
et c’est
déjà beaucoup
tout ou presque
presque tout
et la main tendue
aujourd’hui la fatigue de la route
a vaincu l’ennui du chemin

*

Malade et lisant Pasolini

« Notre histoire ! étau
de pur amour, force
rationnelle et divine. »

Pier Paolo Pasolini,
Le rossignol de l’Église catholique

L’heure tourne
et je me sens si las
Contre toute attente
je suis malade
et ces derniers temps
mes crises sont rapprochées
J’aimerais appeler à l’aide
qu’on me porte secours
Je voudrais pouvoir hurler
mais surtout je voudrais bien
expérimenter la suite
goûter à des mets inexplorés

Nous sommes toi et moi
très différents Pier Paolo
Nous n’avons connu
ni les mêmes frustrations
ni les mêmes tourments
ni les mêmes égarements
Ma jeunesse fut heureuse
la tienne plus agitée
Mais l’une et l’autre aujourd’hui
sont à jamais perdues

Pier Paolo tes écrits tes films
tes images et tes mots
sont dans mon sang
Tu me traverses de toutes parts
Tu finis même
par encombrer mon cerveau
Pier Paolo comme toi
je n’ai pas toujours
fait les bons choix
Certes tu es plus illustre
ton nom résonne un peu partout
Mais tes vers affranchis anormaux
continuent de parler
par ma bouche
continuent de s’écrire en moi

Nous sommes de la même bande
Pier Paolo
de la même ethnie du même attroupement
Nos investigations morales
un jour ou l’autre finiront par payer
par porter leurs plus amers fruits
Un jour ou l’autre Pier Paolo
notre monde deviendra plus supportable
et nos existences sans aucun doute
beaucoup moins risquées
Un jour ou l’autre Pier Paolo
toi et moi nous serons en effet
des individus un peu plus recommandables

Vivre fatigue incontestablement
Mais l’essentiel est ailleurs
cela a déjà pu se vérifier

L’essentiel c’est l’incroyable
beauté des choses
C’est l’amorce contradictoire
et bondissante
C’est le parfum des jours
l’arrogance extrême de la nuit
C’est ton délire et le mien
mis bout à bout
L’essentiel c’est tout
ce que l’on ne parvient pas
à formuler

Ma maladie est étendue
une sorte de dépression
mélangée à de l’amour de vivre
Une contradiction je suis
une contradiction évidente
Et le diabète ne m’épargne pas
lui non plus
quand dans mes veines ont passé
deux litres de bourbon
J’attends patiemment le verdict
M’aimera-t-elle encore
après le krach

Il y a des moucherons
il y a des cafards
Et il y a toujours trop
de nostalgiques

*

Des livres, des films, des titres, Pier Paolo, enveloppent aujourd’hui mon esprit.
Accattone
Théorème
Pétrole
Mamma Roma
Qui je suis
L’Odeur de l’Inde
Écrits corsaires
Je suis vivant
La Rage, ou La Rabbia
La Ricotta
Adulte ? Jamais
Les Cendres de Gramsci

Des livres, des films, des titres que je n’oublierai pas de si tôt.
Des œuvres, pour moi, fondamentales, et très vite devenues indispensables.
Des œuvres de vie, de la vie et, surtout, en vie.
Des œuvres « de chair et de sang ».

Tes poèmes, tes romans, tes images, ta voix, tes mots, ton cinéma, ta spiritualité et même ta sexualité, n’ont plus aucun secret pour moi. Tu m’as appris avec fermeté le communisme sentimental et l’amour absolu.

Désormais, je sais écrire de ma main droite tes propres initiales.

PPP